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NEGOCIATION ET INFORMATION
FINANCIERE
Le 24 mai 2005 Gounon a développé son
analyse du dossier Eurotunnel lors d'une intervention à Bruxelles à L'Institut
Schuman. Cette intervention n'a été publiée que le 7 juillet 2005 sur le site
Eurotunnel.com, où il figure à la rubrique Stratégie
Le développement des réseaux structurants dans
l’Europe élargie : quelles ambitions avec quels financements ? »
Bruxelles, 24 mai 2005
Intervention de Jacques GOUNON, Président d’Eurotunnel
Gilles BRIDIERJacques
GOUNON, en matière de financement de grands projets d’infrastructures,
le cas d’Eurotunnel est revenu très régulièrement dans la discussion.
Pourriez vous alors nous indiquer si les modes de financement étaient
bien adaptés ? Les capacités d’utilisation d’Eurotunnel sont-elles
suffisamment mises en valeur ?
Jacques GOUNON
Pour comprendre la situation
actuelle d’Eurotunnel, il peut être utile d’identifier, non pas les
responsabilités, mais les erreurs certainement involontaires, qui ont pu
être commises lors du lancement de ce projet et qui en font,
aujourd’hui, une contre-référence pour des investissements privés dans
des infrastructures lourdes.
Cinq manques sont à mentionner dans ce dossier :
• Premièrement, les travaux ont vu leur coût doubler, ce qui n’est pas
négligeable en termes de remboursement. Le fait que la maîtrise
d’ouvrage ait été privée n’a pas permis de garantir la dérive des coûts,
prouvant en cela qu’il n’y a pas de solutions absolument indiscutables
entre public et privé sur des sujets de cette nature. Une part de
l’explication réside dans le fait que nous étions face à une réalisation
technique exceptionnelle et totalement unique.
• Deuxièmement, les prévisions de trafic ont été largement surestimées.
Le trafic des trains que nous constatons aujourd’hui est de 3 à 4 fois
inférieur à celui qui était initialement prévu par les réseaux.
• Troisièmement, le financement du tunnel sous la Manche a été conçu
comme s’il s’agissait d’un projet isolé, sans se soucier du financement
des connexions aux infrastructures routières et ferroviaires attenantes.
De ce fait, la mise en service des dernières sections des lignes à
grande vitesse entre Bruxelles et Amsterdam ou en Grande- Bretagne, va
se faire 20 ans après la création de la société Eurotunnel. On peut
rêver à l’afflux de trafic qu’aurait représentée une mise en service
anticipée par rapport à ce calendrier.
• Dernier levier qui a fait défaut dans ce dispositif pour une société
privée : l’absence, ou plutôt, la disparition des actionnaires de
référence. Cela a conduit à placer la structure entre les mains
d’actionnaires individuels qui ne peuvent pas se regrouper physiquement
ou juridiquement pour pouvoir influer sur le monde extérieur à
l’entreprise. Je mets toutefois de côté la BEI qui est, aujourd’hui
restée le seul actionnaire institutionnel d’origine et qui est par
ailleurs créancier d’Eurotunnel.
Le modèle Eurotunnel est-il viable et transposable à d’autres grands
projets similaires ?
Les travaux sont aujourd’hui terminés et les dernières mises en service
des lignes à grande vitesse sont programmées. Je suis pour ma part
convaincu d’une part que le modèle Eurotunnel est viable et d’autre part
qu’une restructuration de la dette est possible et que, dans une logique
de concession, il est possible, pour l’ensemble des actionnaires, y
compris les actionnaires individuels, de retrouver un fonctionnement
normal du modèle économique les concernant.
Sans chercher à commenter en détail la situation actuelle d’Eurotunnel,
je vais tâcher d’identifier quelles seraient les pistes de succès du
financement d’un projet similaire à Eurotunnel :
• La première piste –qui a déjà été mentionnée par Jacques Barrot – est
celle consistant à rappeler que la réalisation de telles infrastructures
est une décision politique. On peut trouver des concessionnaires privés,
mais le projet n’avancera que s’il est soutenu par les autorités
politiques. Et puisque l’on parle d’infrastructures lourdes, il convient
que cette décision politique s’établisse, dans la continuité, la
cohérence et la pérennité budgétaire ;
il est à ce titre impératif que les modes de financement
s’affranchissent de phénomènes de stop and go ou de régulation
budgétaire.
• La seconde piste repose sur la cohérence à apporter à la conception et
au développement du projet. Lorsqu’il s’agit d’infrastructures
ferroviaires dont la plupart sont aujourd’hui des opérations
transnationales, il faut prévoir des mécanismes permettant d’avoir le
trafic nécessaire sur ces infrastructures ferroviaires.
Ainsi le fret ferroviaire qui transite par le tunnel ne s’élève qu’à 2%
du total du fret trans- Manche. Nous avons donc là une infrastructure
ferroviaire majeure qui n’est pas utilisée pour le transport de fret.
C’est quand même une forte interpellation.
Toujours dans le même sens, lorsque les bassins d’Amsterdam et au-delà
de Cologne et autres seront connectés au réseau d’Eurotunnel, qui va
prendre l’initiative de faire en sorte que les conditions d’utilisation
des infrastructures permettent de drainer des échanges de population
entre les deux extrémités de ces réseaux ? Comment va-t-on aller capter
la population présente dans les nouveaux pays qui viennent de rejoindre
l’Union
européenne ? A ce propos, il est intéressant de souligner que le trafic
« passagers » en provenance des nouveaux Etats membres et en direction
du marché britannique a progressé de 40 % en très peu de temps,
évolution que personne chez Eurotunnel – ni même ailleurs – n’avait
imaginé. Pour autant les conditions ferroviaires actuelles ne permettent
pas aujourd’hui à Eurotunnel de capter ce type de flux, si ce n’est
quand ces voyageurs prennent des autobus faisant la traversée via le
tunnel.
On s’aperçoit donc qu’une infrastructure coûteuse doit être accompagnée
d’une politique de développement et d’incitation, sous peine de ne
pouvoir assurer sa pleine rentabilité.
Dans cette perspective apparaîtront alors d’autres difficultés dont
celles liées à l’interopérabilité des réseaux. Tout cela signifie que le
financement du projet doit être conçu dans une logique de financement de
concessions, c'est-à-dire, de long terme. Une politique commerciale doit
lui être associée, afin de garantir une augmentation des trafics, des
péages ou, à la limite, une vérité sur les prix concernant les péages,
permettant de mettre en place une équation économique saine. A cet
égard, l’exemple qui a été cité précédemment de diverses concessions
autoroutières est le bon. On ne peut pas imaginer pour ce type
d’infrastructures particulièrement lourdes une rentabilité immédiate.
Pour conclure, j’indiquerai que le financement de grands projets
structurants relève déjà de la décision politique, ce qui implique une
participation directe ou indirecte des Etats. Si nous nous plaçons dans
des logiques de concessions, je privilégierais un financement public
indirect. Ce dernier peut être mobilisé à travers des PPP totaux ou
partiels, par des actions d’envergure ou des garanties telles que celles
de la BEI peut donner. L’objectif est de créer une incitation publique,
qui aille au-delà de la décision de réaliser et qui soit un catalyseur
exerçant un effet de levier. Mais une fois le projet lancé et les
financements engagés, les États doivent se soucier de les rentabiliser –
ou de les faire rentabiliser – en assurant le développement des
connections d’accès.
Enfin, si nous restructurons – et je crois que nous le ferons – la dette
d’Eurotunnel, les actionnaires pourraient avoir un premier retour dans 5
à 10 ans, c'est-à-dire, 15 à 20 ans après la mise en service du tunnel.
Nous sommes donc dans des logiques cohérentes de long terme. Toute
l’erreur a été d’appeler immédiatement l’actionnariat individuel. Ainsi,
Eurotunnel a été une société privée créée par des actionnaires
individuels, alors que cette société cotée n’a pas eu d’activité pendant
4 ans ! C’est ce type d’illogisme qu’il faut conserver à l’esprit.
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Cette
intervention démontre l'analyse qui est faite par Jacques Gounon des problèmes
d'Eurotunnel. Elle ne sera rendue publique qu'après l'assemblée générale
d'actionnaires et dans des conditions qui font que très peu d'actionnaires la
liront.
On constate que
Jacques Gounon, qui a été coopté au conseil d'administration sur
proposition de l'ADACTE, pour qui celle-ci a fait campagne et qui s'appuie sur
l'ADACTE, exprime une position qui est aux antipodes des thèses de l'ADACTE.
Affirmer en conclusion que l'illogisme est qu'Eurotunnel " a été une société
privée crée par des actionnaires individuels" est bien entendu une aberration
totale sur le plan des faits. Il est clair que ce ne pouvaient être des
actionnaires individuels qui créent Eurotunnel et le propos cherche à
faire peser sur les actionnaires individuels l'erreur du montage. On peut
remarquer que nul part il est fait état d'une dette ruineuse, la seule allusion
à cette dette étant la mention d'une restructuration en cours. Il n'y a aucune
responsabilité lors du lancement du projet, seulement des erreurs certainement
involontaires. Une erreur de professionnels entraine une responsabilité en tout
état de cause, mais il est vrai que Jacques Gounon veut mettre ces erreurs à la
charge des actionnaires individuels !
Les surcoûts
sont expliqués par une réalisation technique qui aurait été exceptionnelle et
unique, ce qui est inexact. Aucune mention n'est faite du problème qui explique
la dérive des coûts et les dérapages de calendrier un contrat de construction
conclu entre un maitre d'ouvrage dont les actionnaires sont cinq entreprises du
BTP et leurs banques et un maître d'oeuvre qui est constitué de ces cinq
entreprises. Le contrat conclu dans des conditions incestueuses étaient
manifestement piégés, d'autant plus que justement les entreprises se retirent du
capital pour se faire remplacer par les actionnaires individuels lors d'une
introduction en capital visant les personnes physiques et sans souscription
d'institutionnels. Les surestimations de trafic en particulier en 1994
sont dues à la volonté de faire souscrire les actionnaires individuels en
augmentant les prévisions de trafic, y compris par rapport aux prévisions des
opérateurs ferroviaires, pour prétendre que les surcoûts étaient équilibrés par
les augmentations de prévisions. La disparition des actionnaires de référence ,
les entreprises de BTP et les banques, traduit le fait qu'ils voulaient échapper
aux conséquences des surcoûts de construction et des dérapages de calendrier et
aux effets en boule de neige sur le plan financier. Après avoir mis en place les
contrats piégés, qu'ils soient de construction ou financiers, les actionnaires
de référence ont fait venir les actionnaires individuels. Ils profitaient ainsi
des surcoûts et surcharges qui étaient payés par les fonds propres amenés par
les actionnaires individuels.
En ce qui
concerne les connections et leur modernisation, lors du lancement de projet la
situation était parfaitement connue et les monteurs du projet ont affirmé qu'en
l'état le projet était à la fois sur et éminemment rentable. Il y là ainsi une
autre source de responsabilité.
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