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Interview Boursier.com / 15 décembre 2004-12-15
Pierre Cardo, Député UMP, ancien administrateur d'Eurotunnel : Si on ne va pas au combat contre les créanciers, on échouera comme nos prédécesseurs
Boursier.com : Vous venez de démissionner du conseil d'administration d'Eurotunnel. Que reprochez vous exactement à la direction du groupe ?
P.C. : Je reproche à la direction de ne pas avoir tenu au courant le conseil d'administration, dont je faisais parti, de la nature exacte des contacts qu'elle avait avec les créanciers. De plus, nous avons été élus le 7 avril dernier sur un projet qui avait pour but de redresser la situation d'Eurotunnel, en s'attaquant en particulier au problème de la dette. Ce n'est pas l'exploitation qui permettra de résoudre ce problème ! Il faut négocier de façon substantielle le montant de la dette... La capacité de remboursement est de 3 Milliards d'Euros, la dette est de 9,6 MdsE. Et même dans l'hypothèse de la réussite du plan DARE, on n'arrivera pas à 4 MdsE. Aborder les discussions avec des créanciers sans avoir engagé le fer avec eux, c'est un très mauvais début de négociations.
Boursier.com : "Etre plus dur avec les créanciers", concrètement, comment voudriez-vous que cela se traduise ?
P.C. : Les assigner en justice ! Ils s'appuient sur le droit de substitution en disant qu'il n'est pas contestable. De même, concernant les crédits de stabilisation qui permettent, depuis des années, à Eurotunnel d'éviter la cessation de paiement : nous sommes dans le cadre d'une continuation de l'activité sans en avoir les moyens. On a donc sur le plan juridique, beaucoup de points qui peuvent être attaqués et qui doivent l'être, quitte à ce que la négociation amène à retirer les procédures... Les seuls qui soient avantagés par le plan DARE, ce sont les créanciers. On augmente le cash flow de 100 ME, et les accords prévoient qu'ils toucheront ce cash flow ! Pour les actionnaires, ça ne change rien. Les salariés paieront une partie de l'addition. J'ai été le seul à voter contre le plan DARE. La rationalisation de l'outil ne résoudra pas le problème.
Boursier.com : Mais la direction n'est pas vraiment en position de force pour négocier...
P.C. : Nous avons été élus pour aller au front et batailler contre les créanciers, pas pour leur dresser le tapis rouge ! Ce dossier ne se règlera pas sans une bagarre. Quand je vois qu'on a mis sur la touche maître Berlioz, je me dis que le côté agressif est vraiment délaissé... Je précise que je n'ai pas touché un centime, ni en salaire, ni en jeton de présence comme je l'avais annoncé. Si la direction admet le droit de substitution reconnu par l'Etat et par les créanciers, cela veut dire que la durée de vie de la société se termine en 2007 au plus tard, même avec le plan DARE, puisqu'il faut plus de 270 ME de cash flow pour faire face. A partir de la, s'il n'y a plus que deux ans, comment évalue-t-on la valeur des actifs sur la durée de concession ou d'utilisation ? Si c'est selon les règles comptables, donc sur la durée d'utilisation, cela veut dire que la valeur des actifs est inférieure à 1 MdE face à plus de 9 MdsE de dettes! Ce qui est un vrai problème juridique. Donc, la situation justifie des contentieux, on n'est pas sûrs de les gagner, mais les créanciers non plus. MBIA, le réassureur, a une image de marque à défendre... Pour ce qui est des Hedge Funds, eux ont besoin d'un retour rapide, et les procédures les mettront mal à l'aise...
Boursier.com : Une autre raison qui a motivé votre départ, ce sont d'éventuelles collusions d'intérêts qui entourent ce dossier...
P.C. : Quand on sait que le cabinet de Conseil qui a été choisi et qui devait "terroriser" les créanciers, travaille pour MBIA jusqu'en février... il y a de quoi se poser des questions. Quand on voit aussi qu'Herbert Smith est conseil juridique de Qinetiq...
Boursier.com : Comment expliquez-vous ces choix ?
P.C. : Il y a des réseaux relationnels qu'on s'est bien gardé de nous présenter... on voit petit à petit apparaître les conséquences... Quand, début octobre, on essaie de nous faire avaler la candidature de Pauline Neville Jones, sans nous présenter son parcours... il y a quand même un petit problème... On oublie de nous dire qu'elle est patronne de Qinetiq, conseillé par Herbert Smith et derrière Qinetiq, il y a Carlyle. Tout cela fait beaucoup pour continuer... Beaucoup trop de choses se passent dans le dos du Conseil d'Administration et je ne peux pas l'accepter, je n'ai pas été élu pour ça. Je pense que les négociations seront réglées avant l'Assemblée Générale et que le Conseil d'Administration sera mis devant le fait accompli.
Boursier.com : Des négociations au profit des créanciers selon vous ?
P.C. : Oui et aussi au profit de certains actionnaires, ceux qui ont acheté assez récemment seront gagnants. Certains présenteront comme une très grande victoire si par hasard, dans la négociation, on apprend qu'il est proposé aux actionnaires une "indemnisation" à un prix supérieur aux prix actuels... Je sens qu'un réassureur comme MBIA, qui sait qu'il va récupérer un cash flow valorisé par le plan DARE, est capable de mettre 500 ME ou 1 MdE pour 'sortir' les actionnaires. L'autre possibilité serait une immense dilution. Je ne suis pas persuadé que le mandat qui nous a été donné le 7 avril soit celui la... Il me semble que c'était un mandat beaucoup plus combatif. Si on ne va pas au combat contre les créanciers, on échouera comme nos prédécesseurs. J'espère que l'ADACTE avec son représentant arrivera à faire entendre sa voix. Il appartiendra au final à Jacques Maillot de choisir s'il favorise le représentant des actionnaires ou la direction générale.
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