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N° 906
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ASSEMBLÉE
NATIONALE
CONSTITUTION DU
4 OCTOBRE 1958
DOUZIÈME
LÉGISLATURE
Enregistré à la
Présidence de l'Assemblée nationale le 11 juin 2003.
RAPPORT
FAIT
AU NOM DE LA
COMMISSION D'ENQUÊTE (1)
sur les causes
économiques et financières de la disparitition d'AIR LIB
Président
M. Patrick
OLLIER
Rapporteur
M. Charles
de COURSON
Députés.
--
TOME I
RAPPORT
(1ère
partie)
(1)
La composition de cette commission figure au verso de la présente
page.
Entreprises
La Commission
d'enquête sur les causes économiques et financières de la
disparition d'Air Lib est composée de : M. Patrick Ollier,
président ; M. Xavier de Roux, Mme Odile Saugues,
vice-présidents ; M. Jean-Claude Lefort, M. Christian Philip,
secrétaires ; M. Alfred Almont, M. Claude Bartolone, M. Joël
Beaugendre, M. Marcel Bonnot, M. Jean-Jacques Descamps, M. Jean
Diébold, M. Christian Estrosi, M. Gilbert Gantier, M. Jean-Pierre
Gorges, M. Alain Gouriou, Mme Arlette Grosskost, M. Jean-Louis
Idiart, M. Jean-Yves Le Bouillonnec, Mme Gabrielle Louis-Carabin,
M. Lionnel Luca, M. Louis-Joseph Manscour, M. Jean Marsaudon,
M. Philippe Armand Martin (51), M. Jacques Remiller, Mme Chantal
Robin-Rodrigo, M. Jean-Marc Roubaud, M. Frédéric Soulier,
Mme Christiane Taubira, Mme Catherine Vautrin.
S O
M M A I R E
_____
Pages
AVANT-PROPOS
7
INTRODUCTION
13
I.- DÈS L'ORIGINE,
UN PROJET À LA VIABILITÉ DOUTEUSE 16
A.- LE PROJET
DE REPRISE D'AOM-AIR LIBERTÉ PAR M. CORBET S'EFFECTUE DANS DES
CONDITIONS ÉTONNANTES
16
1.- Un
salarié d'Air France, responsable syndical et représentant d'une
partie des actionnaires d'Air France pouvait-il reprendre un
concurrent d'Air France ? 16
a) Les
fonctions cumulées par Jean-Charles Corbet n'étaient-elles pas
incompatibles avec sa démarche de repreneur ?
16
b) Protéger
Air France et préserver l'emploi ?
19
2.- L'affaire
de la Canadian Imperial Bank of Commerce (CIBC) World Markets :
Jean-Charles Corbet acquiert une crédibilité financière apparente
25
3.- Le
recrutement de deux anciens cadres supérieurs d'Air France pour
crédibiliser le projet 29
B.- UN PROJET
DE REPRISE SURDIMENSIONNÉ ET SOUS-CAPITALISÉ
29
1.- Un plan
d'affaires largement surdimensionné pour justifier le maintien de
l'emploi 29
a) La mise
en redressement judiciaire
29
b) La
présentation des principaux plans de reprise
31
c) Le
projet de reprise présenté par M. Corbet a bénéficié du soutien
quasiment unanime des représentants des salariés
34
2.- Les
motivations du tribunal de commerce de Créteil ne dissimulent pas
les insuffisances financières patentes du projet de M. Corbet
37
a) Les
inquiétudes quant au financement du projet
37
b) Le
projet Holco est apparu au tribunal de commerce de Créteil, sous
d'importantes réserves, comme une alternative possible à la
liquidation
39
c)
L'homologation du principe de la transaction passée entre les
anciens actionnaires et le repreneur
41
C.- LES
ENGAGEMENTS FINANCIERS DE M. CORBET N'ONT PAS ÉTÉ TENUS
43
1.- Les
promesses de M. Corbet pour permettre le développement de
l'entreprise 43
2.- Aucune
des mesures décrites au tribunal de commerce de Créteil n'a été mise
en oeuvre 45
a) Une
lettre d'évidence de fonds non utilisée
45
b) Des
investisseurs introuvables
48
II.- PREMIER
ACTE DE GESTION DE M. CORBET : VERSER DES PRIMES CONSIDÉRABLES ET
DES HONORAIRES EXORBITANTS 50
A.- DES PRIMES
CONSIDÉRABLES POUR L'ÉQUIPE DIRIGEANTE
51
B.- DES
HONORAIRES EXORBITANTS POUR LES CONSEILS
53
1.- Le
cabinet de Me Léonzi 54
2.- Le cas
CIBC World Markets 56
III.- UNE
GESTION OPAQUE, DÉFICITAIRE ET SOCIALEMENT CONFLICTUELLE
62
A.- UNE
GESTION OPAQUE
63
1.- La mise
en place d'Holco et de ses filiales et la répartition des actifs
63
a) Holco
63
b) Les
filiales françaises
64
c) Les
filiales étrangères
65
d) Les
participations de la holding Holco
76
2.- Dès le
mois d'octobre 2001, M. Bachelet envisage le dépôt de bilan et se
heurte au refus de M. Corbet 79
3.- Le droit
d'alerte, seul moyen pour le comité d'entreprise de disposer
d'informations 81
B.- DES
PROJETS DÉFICITAIRES
83
1.- Le pari
perdu d'Air Lib Express 83
a) Le
lancement du produit bas tarifs n'a pas été précédé de la nécessaire
diminution des coûts d'exploitation, ce qui a rapidement condamné
l'expérience
84
b) Une
forme illégale d'intéressement du personnel navigant commercial
86
2.- La
desserte de l'Algérie et de la Libye 87
a)
L'Algérie
87
b) La Libye
88
C.- UN CLIMAT
SOCIAL PROFONDÉMENT DÉGRADÉ
89
1.- Les
relations des syndicats avec la direction se sont rapidement
dégradées 90
2.- Les
luttes de pouvoir internes au Comité d'entreprise autour du droit
d'alerte 92
2ème partie
IV.- L'APPEL AUX
FONDS PUBLICS A PERMIS DE RETARDER D'UN AN LE DÉPÔT DE BILAN D'AIR
LIB
A.- UN GIE
FISCAL AVORTÉ FAUTE D'INVESTISSEURS
1- Le montage
envisagé avec l'accord de l'Etat
2- L'absence
persistante d'investisseurs
3- Airbus a
finalement choisi un autre acquéreur pour les deux avions
B.- UN PRÊT DU
FDES DE 30,5 MILLIONS D'EUROS ACCORDÉ DANS DES CONDITIONS
SURPRENANTES
1.- Un prêt
sur instruction et sans instruction
2.- Une
prolongation du prêt malgré les incertitudes sur le devenir d'Air
Lib
C.- UNE
ACCUMULATION DE PRÈS DE 100 MILLIONS D'EUROS DE CHARGES PUBLIQUES
IMPAYÉES
1.─ Des
difficultés précoces
2.- L'ampleur
rapidement prise par les impayés
D.- LE NOUVEL
ESPOIR D'UN REPRENEUR RETARDE DE TROIS MOIS LE DÉPÔT DE BILAN
1.- Un plan
de restructuration incompatible avec les règles communautaires
2.- IMCA : un
bien étrange investisseur
3.- Les
ultimes manœuvres dilatoires d'IMCA
4.- Les
avions seraient devenus la propriété de M. de Vlieger
CONCLUSION
EXPLICATIONS DE VOTE
LISTE DES ANNEXES
AUDITIONS : voir Tome II
AVANT-PROPOS
Avec la
publication du rapport de M. Charles de Courson, s'achèvent les
travaux de la commission d'enquête relative aux causes économiques
et financières de la disparition d'Air Lib, dont la création avait
été autorisée par l'Assemblée nationale, le 18 mars 2003, par
l'adoption d'une résolution dont j'ai pris l'initiative.
L'objet de cette
commission d'enquête que j'ai eu l'honneur de présider, n'était pas
de conduire une mission d'information sur l'histoire et l'avenir du
transport aérien français ou sur la menace que représente la
concurrence des compagnies à bas coûts, même si ces sujets ont été
largement évoqués tout au long de nos travaux.
Le champ
d'investigation de la commission était strictement défini dans le
temps et dans son objet : rechercher, depuis la reprise de la
société décidée le 27 juillet 2001, toutes les causes de la
disparition d'Air Lib et s'interroger sur la manière dont les fonds
publics ont été mobilisés et dépensés, en pure perte, au moment où
cette compagnie était en situation de dépôt de bilan annoncé.
Les comptes
rendus des auditions témoignent que notre commission d'enquête a
mené ses travaux avec le souci d'obtenir des réponses précises à des
questions précises sur des faits déterminés et qu'elle ne s'est pas
laissée intimider par aucun tabou, notamment ceux touchant aux
salaires, primes, honoraires ou commissions perçus par les uns ou
les autres.
Certains témoins
ont pu être surpris du caractère quelque peu investigateur de
nos auditions et en ressentir quelque émoi. Mais une commission
d'enquête se doit d'être menée dans le cadre d'une procédure
contradictoire avec le seul souci de la recherche de la vérité. J'ai
le sentiment que c'est bien ce que nous avons fait, tous ensemble,
chacun dans notre rôle.
Depuis sa
réunion constitutive, le 27 mars 2003, la commission d'enquête a
procédé à 27 auditions et entendu 45 témoins. Elle s'est fait
remettre par le ministère de l'économie, des finances et de
l'industrie et par le ministère de l'équipement, des transports et
du logement, toutes les notes et tous les courriers relatifs à Air
Lib, et a pu également se faire communiquer un certain nombre de
documents et de dossiers par d'autres acteurs de cette affaire.
Elle a pu ainsi
convoquer devant elle diverses personnalités, à l'exception de
celles qui, du fait de leur nationalité, n'était pas tenues de
déférer à ses convocations et n'ont pas cru indispensable de livrer
leur témoignage. Nous avons cependant essayé, vainement hélas, de
procéder à leurs auditions.
Elle s'est vu
opposer à plusieurs reprises le secret professionnel, principe
qu'elle a volontiers respecté lorsqu'il reposait sur un texte précis
ou qu'il protégeait des intérêts commerciaux, mais dont l'évocation
a paru souvent un moyen d'éluder des questions gênantes ce qui nous
a conduit à poursuivre nos recherches et à prolonger certaines
auditions.
En particulier,
lors de sa seconde audition, M. Jean-Charles Corbet, s'est abrité
derrière ce principe, alors qu'il n'avait pas eu la même attitude
lors de sa première audition, le 14 mai. On peut d'ailleurs parler à
ce sujet d'une tactique suspecte qui n'a pas été sans conséquences
sur l'intime conviction des membres de notre commission.
D'une manière
générale, en dépit de sa promesse de travailler avec la commission
d'enquête en toute transparence, M. Jean-Charles Corbet a très
nettement mesuré sa coopération et ne nous a pas adressé les
informations essentielles qu'il a proposé de donner en audition,
annonçant leur transmission par courrier.
S'il a bien
voulu délier le cabinet Mazars et Guérard et le cabinet KPMG de leur
obligation de secret professionnel afin que leurs représentants
puissent être totalement libres de leur expression, de nombreuses
demandes de documents n'ont pas été satisfaites.
Les documents
les plus éclairants ont donc été obtenus par d'autres voies, en
particulier par la mise en
œuvre des
pouvoirs reconnus au Rapporteur de la commission dans le cadre de
ses pouvoirs de contrôle sur pièce et sur place, à l'occasion d'une
visite que nous avons faite au cabinet d'expert-comptable de la
société Holco.
Le Rapporteur a
pu ainsi consulter le grand livre de cette société, les états
relatifs aux salaires et primes, les états relatifs aux honoraires
versés par la société Holco, ainsi que certaines factures.
Le dernier
obstacle rencontré par la commission a été le principe posé par le
troisième alinéa du paragraphe I de l'article 6 de l'ordonnance du
17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées
parlementaires qui dispose : « Il ne peut être créé de commission
d'enquête sur des faits ayant donné lieu à des poursuites
judiciaires et aussi longtemps que ces poursuites sont en cours. Si
une commission a déjà été créée, sa mission prend fin dès
l'ouverture d'une information judiciaire relative aux faits sur
lesquels elle est chargée d'enquêter ».
Or, à la date de
la constitution de la commission d'enquête, une enquête préliminaire
de la brigade financière sur les faits qui intéressent la commission
était en cours. Les conclusions de cette enquête ne sont pas encore
connues aujourd'hui. Cependant, pour éviter le risque de devoir
interrompre ses travaux, la commission a décidé de remettre ses
propres conclusions dès à présent, même si d'autres auditions ou
investigations complémentaires auraient pu être envisagées pour
apporter encore plus de précision à des faits cependant très
suffisamment éclairés.
La commission
d'enquête s'est intéressée, après le processus de reprise, à l'usage
qui a été fait des fonds publics.
A cet égard,
elle a été étonnée par la rapidité - trois jours ! - avec laquelle
les services de l'Etat ont instruit le dossier d'octroi d'un prêt du
FDES qui a abouti au versement de 30,5 millions d'euros de fonds
publics en deux versements, en dépit de l'avis défavorable du
ministre des finances, qui craignait notamment que l'Etat puisse
être accusé de faire du soutien abusif. C'est la détermination du
ministre des transports qui a emporté la décision favorable.
Cette décision a
été directement à l'origine de l'engagement financier de l'Etat,
engagement qui se solde aujourd'hui par une dette publique d'Air Lib
de 130 millions d'euros.
La commission a
été étonnée aussi que le groupe Holco, à ce moment là, ne mobilise
que 5 millions d'euros, soit 20 % de ses ressources disponibles en
France ou à l'étranger, en faveur du soutien d'Air Lib alors que la
contribution Swissair - 152,5 millions d'euros - qui a abondé Holco,
était censée participer au redressement de la compagnie.
On ne peut que
s'interroger à propos de ce que M. Jean-Charles Corbet a appelé au
cours de sa deuxième audition, des « décisions de gestion » qui ont
conduit à répartir une partie de la contribution Swissair entre
diverses filiales, notamment étrangères, et à refuser d'utiliser ces
moyens lorsque Air Lib a rencontré des difficultés, au nom du risque
que le groupe Holco soit accusé de se livrer à du « soutien
abusif » !
En second lieu,
certains aspects de ce dossier demeurent obscurs et nécessitent des
recherches approfondies avec des moyens dont nous ne disposons pas.
Cependant, les éléments qui ont pu être portés à notre connaissance
sont suffisamment consistants pour nous permettre de conclure. Tout
au long du rapport qui vous est présenté, les analyses dont nous
disposons nous conduisent à nous interroger sur plusieurs points qui
peuvent constituer des infractions à la législation.
- Tout d'abord,
la commission s'est posée des questions quant à la sincérité et la
bonne foi des engagements pris devant le tribunal de commerce de
Créteil. Outre que le plan d'affaires était surdimensionné
socialement et économiquement, les garanties financières, qu'il
s'agisse de la montée au capital des salariés pour 23 millions
d'euros ou de la lettre d'évidence de fonds d'Aurel Leven pour
12 millions d'euros, ont pu être présentées dans le seul but de
convaincre le tribunal. Le fait qu'aucun de ces engagements n'ait
été respecté par la suite constitue en effet un élément lourd
d'interrogation.
- La commission
a appris que M. Jean-Charles Corbet était entré en relation avec la
banque d'affaire CIBC en se prévalant de sa qualité de président du
conseil de surveillance des fonds Concorde alors qu'il nous a été
indiqué qu'il n'avait apparemment pas reçu de mandat de la part de
ce conseil. Cette présentation est de nature à créer une situation
suspecte dont le rapport démontrera la dimension.
- Le contrat
conclu avec cette banque - le Rapporteur en apporte la
démonstration -, soulève également d'autres interrogations quant à
ses clauses et quant au montant des honoraires qui ont été versés en
application de ces dernières.
- L'unique
actionnaire de la holding s'est attribué une prime d'arrivée d'un
montant considérable (855 000 euros) alors que son entreprise était
en redressement et devait affronter la crise induite par les
attentats du 11 septembre.
- La répartition
de la contribution Swissair - 152,5 millions d'euros - entre les
différentes filiales de la holding Holco, notamment à l'étranger, et
la très faible mobilisation de ces fonds (20 %) en faveur de la
société d'exploitation Air Lib au moment où cette dernière
rencontrait de très sérieuses difficultés et où il était fait appel
aux fonds publics sont aussi une source d'interrogations
préoccupantes.
- Tout au long
de notre enquête, nous avons également constaté des erreurs de
gestion répétées et graves qui pourraient justifier que
M. Jean-Charles Corbet fasse l'objet d'un recours en comblement de
passif.
- Le fait que M.
Jean-Charles Corbet ait refusé de déposer le bilan en décembre 2001
et ait avec obstination poursuivi une exploitation déficitaire est
susceptible d'être un motif d'ouvrir une procédure de liquidation
judiciaire à son encontre.
- Enfin, les
conditions dans lesquelles la société IMCA est devenue propriétaire
de la filiale Mermoz du groupe Holco demeurent surprenantes tout
comme le dernier épisode de la fausse reprise d'Air Lib par
M. de Vlieger.
Pour toutes ces
raisons exposées de manière détaillée par ce rapport j'ai décidé, en
accord avec le Rapporteur, de transmettre solennellement le rapport
de la commission d'enquête, les documents annexes et nos conclusions
à Monsieur le Procureur de la République de Paris afin qu'il examine
l'opportunité de leur donner les suites civiles ou pénales qu'ils
méritent.
Patrick Ollier
Président
INTRODUCTION
L'histoire de la
brève existence d'Air Lib fait suite à celle, somme toute courte
également et au moins aussi tourmentée, des compagnies AOM et
Air Liberté. Les fusions, changements d'actionnaires et tentatives
de rationalisation de ce qui devait être le deuxième pôle aérien
français se sont en effet multipliés, sans jamais aboutir à la mise
en place d'une compagnie véritablement intégrée et performante.
Pour mieux
comprendre le poids et la complexité de ce passé, un bref rappel de
l'évolution de l'actionnariat des compagnies AOM et Air Liberté
s'impose.
La compagnie Air
Liberté est née en juillet 1987. AOM Minerve, issue du rapprochement
de Minerve et d'Air Outre-Mer, est pour sa part constituée en
septembre 1990.
En janvier 1997,
British Airways rachète Air Liberté, alors placée en redressement
judiciaire, et organise un rapprochement avec TAT. En fait, depuis
le 1er avril 1997, Air Liberté exploite le fonds de
commerce de TAT EA en location gérance. Ce système maintient les
différentes entités sans procéder à leur fusion.
Taitbout Antibes
BV, filiale de Marine Wendel, et Swissair vont successivement
racheter AOM Minerve et Air Liberté.
La reprise d'AOM
Minerve, annoncée dès février 1999, est effective le 25 août 1999.
Auparavant détenue par le consortium de réalisation (CDR), la maison
mère de la compagnie aérienne (AOM Participations) est cédée à
Taitbout Antibes BV à hauteur de 50,38 % et à SAirLines, filiale de
Swissair, à hauteur de 49,5 %.
Suite à la
reprise d'AOM Minerve, dans un premier temps, Taitbout Antibes BV,
agissant en accord avec Swissair, a acquis Participations
Aéronautiques, la maison mère d'Air Liberté le 4 mai 2000. Dans un
second temps, il était prévu que Taitbout Antibes BV cède le capital
de Participations Aéronautiques (société mère d'Air Liberté) à AOM
Participations (société mère d'AOM Minerve).
Le rapprochement
des trois compagnies (AOM Minerve, Air Liberté et TAT) est
finalement opéré par la recapitalisation d'AOM Participations à
hauteur de 1,99 milliard de francs effectuée en décembre 2000. Cette
augmentation de capital avait deux objets : racheter Participations
Aéronautiques à Taitbout Antibes BV, d'une part, et restructurer AOM
Participations, d'autre part. AOM Participations était, à l'issue de
cette recapitalisation, la maison mère de Participations
Aéronautiques et demeurait détenue à hauteur de 50,38 % par Taitbout
Antibes BV et de 49,5 % par SAirLines. A compter du 1er janvier
2001, le fonds de commerce d'Air Liberté a été exploité en location
gérance par AOM.
Nommé à la tête
du directoire d'AOM-Air Liberté en février 2001, M. Marc Rochet est
chargé de la restructuration de l'entreprise mais ne dispose pas du
temps nécessaire pour opérer l'intégration réelle des anciennes
sociétés. De plus, les difficultés financières sont telles que le
15 juin 2001 la société dépose son bilan, les actionnaires
majoritaires ayant refusé de la renflouer. Le 19 juin 2001, le
tribunal de commerce de Créteil ordonne l'ouverture d'une procédure
de redressement judiciaire et, le 27 juillet 2001, autorise la
reprise d'AOM-Air Liberté par M. Jean-Charles Corbet.
Même si le
nouveau dirigeant de ce qui allait devenir Air Lib n'apportait pas
de capital, il bénéficiait aux termes d'un protocole signé avec
Swissair, d'une contribution de 1,3 milliard de francs. Cet
engagement ne sera pas honoré, 160 millions d'euros seulement
(1,05 milliard de francs) étant effectivement versés. Par ailleurs,
la crise du transport aérien à la suite des attentats du
11 septembre 2001 a profondément affecté une compagnie qui partait
avec de lourds handicaps. Très vite, Air Lib a donc recouru aux
fonds publics, par le biais d'un prêt du FDES, pour un montant de
30,5 millions d'euros, et d'un arrêt du paiement de ses charges
sociales et publiques.
Ces aides ont eu
pour seul effet de différer une issue malheureusement prévisible dès
le début de l'année 2002. Le 13 février 2003, Air Lib est en
cessation de paiements et, le 17 février, le tribunal de commerce de
Créteil prononce sa liquidation.
Le
retentissement de la chute d'Air Lib, l'ampleur des fonds publics
consacrés à son maintien en vie et le nombre considérable de
salariés ayant perdu leur emploi ont conduit l'Assemblée nationale a
adopter, le 18 mars 2003, la proposition de résolution déposée par
M. Patrick Ollier1
créant une commission d'enquête sur les causes économiques et
financières de la disparition d'Air Lib.
Compte tenu du
déroulement d'une enquête de police sur ces mêmes faits, la
commission a souhaité travailler rapidement, ce qui ne l'a pas
empêchée de procéder à de nombreuses auditions, permettant
d'entendre l'ensemble des acteurs et témoins de ce dossier.
Ces auditions et
l'étude des diverses pièces transmises ont conduit la commission
tout d'abord à s'intéresser de près aux conditions dans lesquelles
le projet de reprise de Jean-Charles Corbet a été élaboré et
présenté au tribunal de commerce de Créteil. La commission a
également souhaité faire la lumière, autant que faire se pouvait,
sur les primes et honoraires considérables versés par Holco, la
holding présidée par Jean-Charles Corbet dans les tout premiers
temps de son existence. Les travaux menés ont par ailleurs permis de
relever les défaillances multiples de la gestion financière, humaine
et commerciale d'Air Lib. Enfin, les conditions de l'octroi de fonds
publics importants à une entreprise dont la fragilité était patente
ont fait l'objet d'une attention toute particulière, tant en ce qui
concerne la décision initiale d'aider Air Lib que s'agissant des
prolongations d'un dispositif d'assistance coûteux, alors même que
l'espoir d'un redressement de l'entreprise s'amenuisait chaque jour.
I.-
DÈS L'ORIGINE, UN PROJET À LA VIABILITÉ DOUTEUSE
La reprise des
compagnies AOM et Air Liberté par M. Corbet le 27 juillet 2001
soulève de nombreuses interrogations :
- quelles
étaient les motivations personnelles de Jean-Charles Corbet ?
- était-il
réellement en « service commandé » comme il a pu l'affirmer et, si
oui, au service de qui ?
- les fonds
Concorde, fonds regroupant les actions détenues par les pilotes
d'Air France dans le capital de cette dernière, ont-ils joué un rôle
dans la préparation du projet ?
- ce projet
n'était-il pas surdimensionné et sous-capitalisé ?
- pour quelles
raisons le tribunal de commerce de Créteil a-t-il cédé les actifs
d'AOM-Air Liberté à Holco ?
- pourquoi les
engagements pris par Jean-Charles Corbet devant le tribunal de
commerce de Créteil en termes de réformes sociales, de financement
et de développement des capitaux propres de l'entreprise n'ont-ils
pas été tenus ?
A.-
LE PROJET DE REPRISE D'AOM-AIR LIBERTÉ PAR M. CORBET S'EFFECTUE DANS
DES CONDITIONS ÉTONNANTES
1.- Un salarié d'Air France, responsable syndical et représentant
d'une partie des actionnaires d'Air France pouvait-il reprendre un
concurrent d'Air France ?
a) Les fonctions cumulées par Jean-Charles Corbet n'étaient-elles
pas incompatibles avec sa démarche de repreneur ?
La commission
d'enquête n'a pas pour objet de faire le procès d'un homme ni de
sonder son âme ; il est cependant difficile d'échapper à des
interrogations sur les motivations personnelles d'un homme qui a
conduit un projet au nom d'une noble intention de défense de
l'emploi, qui a de toute évidence échoué, mais qui est aujourd'hui
incontestablement plus riche qu'il y a deux ans.
Il convient
avant tout de souligner les conflits d'intérêts majeurs dans la
démarche de Jean-Charles Corbet, qui exerçait à Air France plusieurs
fonctions importantes :
- en tant que
pilote d'Air France, son statut ne lui permettait théoriquement pas
de travailler à la reprise d'une entreprise concurrente ;
- en tant que
responsable syndical, il avait vocation à défendre les intérêts des
pilotes qu'il représentait et n'était pas censé mettre à profit les
facilités liées à son mandat syndical pour développer ce projet de
reprise ;
- en tant
qu'actionnaire d'Air France2,
ses intérêts personnels étaient en contradiction avec le projet de
reprendre le principal concurrent français d'Air France ;
- enfin, en tant
que président du conseil de surveillance du fonds Concorde,
représentant donc les pilotes actionnaires d'Air France, il n'était
pas satisfaisant qu'il puisse continuer à exercer ses fonctions tout
en menant à bien un projet de reprise d'une compagnie concurrente.
S'agissant des
motivations personnelles de Jean-Charles Corbet, les témoins ne
s'accordent que sur un fait : il est intervenu à la demande de
M. Immediato, président de la section Air Liberté du Syndicat
national des pilotes de ligne (SNPL).
M. Corbet,
pilote de ligne chez Air France, a été le président du syndicat
national des pilotes de ligne d'Air France. Le 15 décembre 2000, il
a été remplacé à la tête de ce syndicat. S'il n'est pas impossible
que cette éviction ait joué un rôle dans le désir de M. Corbet de se
lancer dans l'aventure de la reprise d'AOM-Air Liberté, ses
motivations initiales étaient, apparemment, celles d'un
syndicaliste.
Devant les
difficultés d'AOM-Air Liberté, dès mars 2001, M. Corbet a indiqué
s'être trouvé face à un dilemme : « J'étais dans le dilemme de la
défense d'intérêts corporatistes de pilotes d'une section et d'une
compagnie aérienne [la section Air France du SNPL] face à la
défense générale des pilotes de ligne français. Quand je dis défense
générale, nous avions en tête à l'époque et nous en discutions dans
les instances nationales du SNPL la problématique des retraites et
celle de l'emploi. Les caisses de retraite des personnels navigants
ont un régime particulier et la disparition brutale de quelque 650
ou 700 pilotes d'AOM-Air Liberté et quelque 1 500 ou 2 000 navigants
commerciaux posait un vrai problème. »
M. Immediato,
président du SNPL d'Air Liberté, connaissait personnellement
M. Corbet et l'a contacté début mars 2001, pour lui faire part de
son inquiétude de voir disparaître Air Liberté et AOM. Les
difficultés devenant plus évidentes, M. Immediato a demandé à
M. Corbet de procéder à un audit de la situation des compagnies,
lequel aurait démontré que le risque d'une liquidation « n'était
pas négligeable ». M. Corbet aurait alors cherché à alerter,
tant sa direction, que le ministère de tutelle : « Si
AOM-Air Liberté disparaissait, on allait être confronté à deux
problèmes dans le transport aérien. Le premier était un problème
d'emploi avec la pérennité de nos caisses de retraite et avec les
difficultés inhérentes. Le deuxième était qu'Air France allait
peut-être se retrouver dans une situation difficile avec l'arrivée
massive de compagnies à bas coûts. Ces discussions
informelles mais importantes ont fait qu'on m'a laissé continuer à
surveiller et à regarder ce problème de très près, parce que
l'inquiétude était réelle.»
M. Immediato
aurait eu l'idée de développer une opération de rachat des
entreprises par leurs salariés. Lors de son audition, M. Corbet a
appelé RES cette opération. L'expression RES (rachat d'une
entreprise par les salariés) renvoie à un dispositif précis
d'avantages fiscaux bénéficiant aux salariés dans le cadre du rachat
de leur entreprise et le RES ne peut plus être mis en
œuvre
depuis le 1er janvier 1997. Il faut donc considérer que
M. Corbet entendait par RES, non pas le dispositif susmentionné,
mais le simple fait de développer l'actionnariat salarial.
Il convient ici
de souligner que M. Corbet n'a renoncé à exercer aucune de ses
fonctions durant cette période de construction du projet de reprise
d'AOM-Air Liberté, ne levant aucune des incompatibilités qui lui
étaient opposables. Il est ainsi demeuré pilote de ligne d'Air
France, responsable syndical et président du conseil de surveillance
du fonds Concorde, ce qui relève d'une étrange conception des règles
de la déontologie et de la concurrence.
M. Rochet,
ancien dirigeant des compagnies aériennes et qui était opposé au
projet de M. Corbet lors du processus de reprise, a déclaré : « C'était
un peu idéaliste, c'était presque un rêve de gosse, mais je suis
convaincu qu'ils y croyaient profondément. Jean-Charles Corbet est
entré dans ce rêve pensant qu'en aplanissant toutes les difficultés
sociales, tous les points d'aspérité, il arriverait à redresser
l'entreprise avec ses partenaires syndicaux. (...) Je suis convaincu
que le projet et son instigateur ont dérivé et qu'ils se sont
laissés entraîner dans des promesses, des engagements qui se sont
révélés ensuite complètement inapplicables. » Nous verrons que
cette interprétation contient une part de vérité mais que d'autres
motivations ont pu entrer en ligne de compte.
b) Protéger Air France et préserver l'emploi ?
_ M. Corbet
affirme avoir été en « service commandé » et M. Spinetta le nie
Les motivations
de M. Corbet ont été, d'après ses dires, de protéger les intérêts
d'Air France face aux compagnies à bas coûts et de sauver
« quelque 6 000 emplois » : « Il s'agissait, avec cette
reprise, de faire en sorte qu'Air France n'ait pas un concurrent,
mais qu'Air France ait, à côté d'elle, une entreprise [AOM-Air
Liberté] qui lui permette de continuer à se valoriser et à se
développer sans avoir une épine dans le pied. »
Il ne fait aucun
doute que M. Corbet se sentait investi d'une mission - sauver Air
France ! - et que ce messianisme était conforté par l'idée très
personnelle qu'il se faisait de son ancienne fonction de président
du SNPL. M. Corbet a expliqué : « Pour le président Spinetta- et
demandez-lui de vous le confirmer - dans une entreprise de transport
aérien, et je partage son point de vue, il y a deux hommes clés : le
président de la compagnie aérienne qui gère un environnement et le
président du syndicat majoritaire des pilotes. » En tant que
président du SNPL, il aurait donc été associé aux décisions
stratégiques de la compagnie, non seulement jusqu'en décembre 2000,
mais également jusqu'au moment de l'élaboration du projet de reprise
au printemps 2001.
Mais au-delà de
ces déclarations, il est difficile d'affirmer que M. Corbet aurait
reçu un mandat précis de la part du président d'Air France.
En mai 2001,
M. Immediato aurait, selon les déclarations de M. Corbet,
officiellement demandé à ce dernier de conduire, à ses côtés, un
projet de reprise d'AOM-Air Liberté par ses salariés. « C'est
à partir de ce moment que je considère avoir été en service commandé
(...) Dans ces cas-là, c'est toujours comme cela que cela
se passe, on vous dit que vous pouvez y aller, mais que si cela se
passe mal, on ne vous a rien dit et que vous serez face à vos
responsabilités », a déclaré M. Corbet. Les termes de service
commandé, déjà prononcés par M. Corbet devant la presse
audiovisuelle, ne sont pas employés par hasard. Il convenait donc de
l'interroger sur le sens qu'il donne à ces propos. Il a explicité sa
pensée, ne reniant en aucun cas cette expression. Il a même ajouté
avoir « accepté de relever cette mission ». Il faut donc
considérer que, selon M. Corbet, c'est au service d'Air France et du
ministère des transports de l'époque que le pilote a développé son
projet de reprise.
Ces propos
sont-ils fiables ? Les opinions des salariés d'Air France semblent
avoir été partagées s'agissant d'AOM-Air Liberté. Certains
préféraient avoir pour concurrent AOM-Air Liberté plutôt que des
compagnies à bas coûts étrangères soumises à des réglementations
sociales et fiscales bien plus favorables, d'autres considéraient la
compagnie comme un concurrent direct.
Lors de sa
seconde audition, M. Corbet a ajouté, s'agissant de l'attitude du
ministère des transports, que la tutelle était dans une logique
d'encouragement de tous les repreneurs. M. Gayssot a indiqué que
M. Corbet n'était pas en service commandé de la part du
gouvernement. Le ministre a également déclaré n'avoir pas imposé à
Air France quelque décision que ce soit concernant la reprise au nom
de l'autonomie de gestion de l'entreprise.
Pour sa part,
M. Spinetta, président-directeur général d'Air France, a vivement
réagi aux termes de « service commandé » prononcés par M. Corbet: « En
service commandé de la part de l'entreprise, certainement pas ! »
Il a uniquement reconnu ne pas avoir imposé d'ultimatum à
M. Corbet : « Dans cette période d'avril-mai à la fin juillet,
ai-je demandé alors à M. Corbet de choisir entre le développement de
ce projet et ses activités de pilote à Air France ? La réponse est
clairement non. Il faisait son travail. La situation était connue,
il était venu m'en parler. (...) Lui ai-je demandé à ce moment-là de
respecter scrupuleusement l'ensemble de ses obligations ? Non. Nous
avons une règle à Air France, que nous avons un peu durcie ces
dernières années. Nombre de pilotes d'Air France ont d'autres
activités. (...) En règle générale, ils doivent en informer la
direction d'Air France et avoir une situation claire, dès lors que
le projet a pris forme. Il me semble que cela a été le cas de
M. Corbet. »
M. Spinetta l'a
ensuite mis en relation avec M. Rochet et M. Lapautre, alors
respectivement président du directoire d'AOM-Air Liberté et
président du conseil de surveillance d'AOM-Air Liberté.
M. Spinetta a par ailleurs déclaré lors de son audition avoir trouvé
ce projet de reprise « baroque »: « A l'époque, je l'ai
plutôt dissuadé de se lancer dans cette aventure qui me paraissait
assez audacieuse, mais il a décidé de donner suite à son projet. »
M. Spinetta a
affirmé n'avoir pas spécifiquement soutenu l'une ou l'autre offre de
reprise. La compagnie Air France a indiqué aux repreneurs potentiels
(trois offres de reprise principales s'étaient fait jour, celles de
M. Rochet, M. Corbet et le projet de Fidei, investisseur américain)
être prête à envisager un accord de partage de codes pour la
desserte des DOM (ce type d'accord permet à une compagnie de vendre
les billets d'une autre contre rémunération).
Il semble donc
que M. Spinetta ait adopté une attitude relativement souple,
n'imposant notamment pas au pilote de choisir immédiatement entre
ses fonctions à Air France et ses projets concernant Air Lib.
Certains éléments rapportés à la commission d'enquête,
essentiellement par M. Corbet, s'agissant de la construction de son
plan de reprise, doivent être mis en regard avec les déclarations de
M. Spinetta.
S'est posée la
question des facilités matérielles éventuellement offertes à
M. Corbet par son employeur. Il s'agit de déterminer si M. Corbet a
continué à exercer réellement son métier de pilote, d'une part, et
s'il a pu s'appuyer sur l'expertise des services d'Air France pour
élaborer son projet de reprise, d'autre part.
En ce qui
concerne le premier point, interrogé sur les possibilités concrètes
de mener à bien un projet de reprise tout en continuant à assumer
des fonctions de pilote, M. Spinetta a répondu que M. Corbet avait
continué à exercer son métier de commandant de bord sur A 340 à Air
France. Du fait des contraintes de leur métier, les pilotes
disposent en moyenne de quinze jours par mois pendant lesquels ils
ne volent pas et, en tant que représentant syndical, M. Corbet
bénéficiait de facilités, c'est-à-dire de quelques jours par mois à
consacrer à cette activité syndicale. Dans un courrier en date du
15 mai 2003 adressé au Rapporteur, Jean-Cyril Spinetta indique que
l'activité de Jean-Charles Corbet pendant les mois de mai à août
2001 a été comparable à celle d'autres pilotes exerçant un mandat
syndical, à l'exception d'un nombre de jours de congés importants
(35 jours) essentiellement pris en juillet et août. « A cet
égard, la compagnie n'était pas fondée à interroger M. Corbet sur
l'utilisation de ces journées de congé. » M. Corbet a, quant a
lui, indiqué avoir exécuté le nombre d'heure réglementaire minimum,
« soit environ trente heures de vol par mois, dont six décollages
et six atterrissages ». Ces déclarations sont corroborées par le
courrier de M. Spinetta précité. M. Corbet a donc assuré ses
fonctions de pilote à Air France suivant les règles en vigueur avant
de prendre des congés.
Pourtant, à
l'occasion d'un nouvel échange avec le Rapporteur, M. Corbet a fait
cette déclaration trouble et surprenante : « M. le Rapporteur :
Si j'ai bien compris, à la première question que je vous ai posée,
votre réponse est que vous êtes payé jusqu'au 1er septembre
[2001]...
M.
Jean-Charles CORBET : ... Par Air France, pour conduire une
reprise, tout à fait, si c'est ce que vous voulez dire.
M. le
Rapporteur : Avez-vous été payé pour procéder à une reprise ?
M.
Jean-Charles CORBET : Vous le voyez comme vous le voulez. J'ai
développé dans ma réponse à la question précédente qu'avec l'accord
bienveillant de ma direction, j'étais autorisé à conduire une
reprise. Je continuais à être payé par Air France dans ce cadre.
C'est ce que je vous ai dit tout à l'heure et c'est pour cela que je
parle, peut-être improprement, de service commandé. »
A partir du 1er septembre
2001, M. Corbet a pris un congé sabbatique d'une année au terme de
laquelle il devait choisir entre une réintégration et une démission.
Depuis le 31 août 2002, M. Corbet ne fait plus partie des effectifs
d'Air France. A cet égard, il n'aurait pas envoyé de lettre de
démission, contrairement à ses déclarations devant la commission, et
c'est M. Spinetta qui aurait pris l'initiative de régulariser la
situation.
S'agissant des
rumeurs d'un appui technique d'Air France, M. Corbet, interrogé par
le Rapporteur sur l'attitude de M. Spinetta dans les mois précédant
la reprise, a indiqué que son projet avait été développé avec les
services d'Air France : « En d'autres termes, quelle a été la
position du président Spinetta ? Vous a-t-il encouragé ou découragé,
ou bien est-il resté neutre ? Quelles ont été vos relations avec le
président Spinetta et la direction générale d'Air France ?
M.
Jean-Charles CORBET : Les mots ont une importance lourde. Le mot
encouragé ou découragé a un sens précis. Je pense que c'est au
président Spinetta qu'il faudrait poser la question sur le mot
encouragé ou découragé.
M. le Président : La question lui a été posée.
M.
Jean-Charles CORBET : Je ne vais pas répondre à sa place, mais
je vais vous dire ce que, moi, je considère. Quelle valeur donner au
mot « encouragé » quand le projet de reprise qui doit s'appuyer sur
un programme [des vols notamment] est construit avec les
services d'Air France ?
M. le
Rapporteur : Vous confirmez donc ce point.
M.
Jean-Charles CORBET : Oui. »
Il a ensuite
ajouté que « cela a été fait avec plusieurs repreneurs ».
M. Spinetta a,
lui, indiqué le contraire : « M. le Rapporteur : Pour
préciser la question de Mme Saugues, il est rapporté que des
responsables d'Air France ont aidé, au moment de la reprise, pour
établir les premiers programmes de vols.
M. Jean-Cyril
SPINETTA : Sur le recours à des services conseillers d'Air
France, non. »
Quoi qu'il en
soit, le programme de vols de M. Corbet a été construit de manière à
ne pas faire d'AOM-Air Liberté une concurrente directe d'Air France,
ce qui apparaît logique compte tenu du différentiel de puissance
entre les deux compagnies. « C'est ainsi que, dans le programme,
on a abandonné Bordeaux, Marseille, on a établi le principe d'un
accord commercial de partage des codes [pour la desserte des
DOM] qui mettait Air Lib au départ de Roissy », a précisé
M. Corbet. Ce dernier accord va d'ailleurs se révéler très coûteux
pour Air Lib, la compagnie étant basée à Orly.
Un accord de
partage de codes est une alliance entre compagnies aériennes
permettant aux contractants de vendre les billets les uns des
autres, ceci afin de proposer davantage de destinations et de
faciliter les correspondances. Sont donc alliés les offres de vols
et les réseaux commerciaux de plusieurs transporteurs. Une compagnie
vendant le billet d'une autre ne perçoit pas le prix du billet mais
une commission. Ce type d'accord est très répandu dans le transport
aérien.
M. Spinetta a
insisté sur le fait que cet accord avait permis à Air Lib de
bénéficier de l'assise commerciale d'Air France qui a vendu pour
elle de très nombreux billets : « Le nombre de places
commercialisées sur les avions d'Air France par Air Lib est
infinitésimal, moins de 1 %. Le pourcentage des places
commercialisées par Air France sur les avions d'Air Lib est très
significatif. Plus de 40 % des places vendues sur les avions
d'Air Lib sont vendues à travers l'intervention des services
commerciaux d'Air France qui reçoivent une commission pour services
rendus, comme tout agent de voyages.»
Mais l'accord
entre Air France et Air Lib était impraticable pour cette dernière.
Le terme d'ineptie a été prononcé devant la commission d'enquête
pour qualifier l'exploitation bi-base (sur les aéroports d'Orly et
de Roissy) prévue pour Air Lib. M. Derivery, directeur dans le
cabinet KPMG Consulting France qui a remis le 15 juillet 2002 un
rapport sur les conditions d'exploitation des différents réseaux de
la compagnie aérienne Air Lib à la direction générale de l'aviation
civile (DGAC), a expliqué lors de son audition les raisons pour
lesquelles l'accord de partage de codes allait se révéler
défavorable à Air Lib : « Enfin, s'agissant de la desserte des
DOM, Air Lib avait conclu un accord très important de partage de
codes avec Air France. Cet accord a aidé la compagnie à survivre,
puisqu'il était fortement générateur de trésorerie. Mais la
trésorerie ne doit pas être confondue avec le bénéfice. Cet accord
était très défavorable par certains aspects et pas forcément
seulement en montant pur. Il impliquait en effet pour Air Lib une
exploitation sur deux sites. Or, une telle exploitation en
transports aériens est très sophistiquée et très coûteuse. De plus,
leur flotte n'était pas forcément très fiable, parce que les avions
étaient vieux. Les coûts de maintenance étaient très élevés.
Souvent, des avions tombaient en panne sur la base de Roissy et
devaient être dépannés, ce qui coûtait des sommes très importantes
[les services de maintenance étant à Orly]. Donc, notre position
était de dire : certes, il y a là quelque chose d'intéressant parce
que ça génère du chiffre et de la trésorerie ; maintenant, peut-être
que cela détruit de la valeur pour l'entreprise. »
Devant les coûts
générés par le partage de codes, Air Lib a, dans une lettre en date
du 27 juin 2002, annoncé à Air France qu'elle souhaitait modifier
les conditions du partage de codes. Air France aurait eu à sa
disposition 80 % des sièges des vols opérés par Air Lib mais aurait
dû accepter de prendre en charge 80 % des coûts afférents à ces
sièges, a déclaré M. Spinetta. Air France a refusé et Air Lib a
annoncé qu'à compter du 8 septembre 2002, elle cesserait de
desservir Roissy et concentrerait ses moyens sur Orly. L'accord a
été dénoncé de manière définitive en septembre 2002.
En conclusion,
entre la thèse de M. Corbet selon laquelle il avait pour but de
protéger les intérêts d'Air France dans une stratégie de freinage du
développement des compagnies à bas coûts en France et la thèse de
M. Spinetta d'une neutralité d'Air France, où est la vérité ?
Des éléments
recueillis par la commission d'enquête, on peut estimer que les deux
thèses ne sont pas totalement incompatibles. Air France, en
s'abstenant de rappeler à Jean-Charles Corbet entre avril et
juillet 2001, l'incompatibilité entre ses trois fonctions de salarié
d'Air France, d'actionnaire d'Air France et de représentant des
pilotes détenant 6 % du capital d'Air France via le fonds Concorde,
a apporté un appui implicite à M. Corbet. Avec l'accord de partage
des codes et l'aide à la construction des programmes de vol,
Air France lui a apporté un appui explicite.
_ Un
administrateur d'Air France, conseiller en communication de la
direction d'Holco
Enfin doit être
évoqué le rôle de M. Christian Paris, pilote de ligne chez
Air France, président du conseil de surveillance du fonds commun de
placement d'entreprise Concorde par lequel les pilotes d'Air France
détiennent une partie du capital de la compagnie, poste auquel il a
succédé à M. Corbet, et membre du conseil d'administration à ce
titre. M. Paris, ami proche de M. Corbet, aurait très souvent été vu
à Air Lib. Certains témoins l'ont même décrit comme étant
omniprésent.
Pour beaucoup,
le rôle de M. Paris était ambigu et dépassait le simple cadre de
visites amicales. Selon certains témoins, il aurait même disposé
d'un bureau dans les locaux d'Air Lib. Auditionné par la commission
d'enquête, M. Paris a reconnu avoir aidé M. Bachelet (directeur
général d'Holco et président du directoire d'Air Lib) dans le
domaine de la communication médiatique et de la communication
interne, à la demande de M. Bachelet. Il en aurait averti
M. Spinetta par oral (à l'automne 2001) : « J'ai prévenu mon
président que mon amitié pour Corbet ne se démentirait pas, que je
pourrais être amené à donner des conseils à Bachelet ou Corbet sur
le strict plan de la communication. Mon président m'a dit que cela
ne lui posait pas de problème particulier à deux conditions. (...)
D'abord, que tout cela soit sans rémunération. Ensuite que cela
n'interfère pas avec l'activité d'Air France, en particulier avec la
situation de compétition sur le marché commun. »
M. Paris
n'aurait pas conseillé M. Corbet car celui-ci n'était que
l'actionnaire d'Air Lib avant le départ de M. Bachelet en
décembre 2001. Il a déclaré avoir parfois rédigé la « Lettre du
président » mais ne serait intervenu qu'une seule fois auprès de
pilotes envisageant de déclencher une grève, se trouvant par hasard
aux côtés de M. Corbet avec lequel il s'apprêtait à partir en
congés.
M. Spinetta a
déclaré n'avoir pas eu la preuve que M. Paris était un conseiller
officieux de M. Corbet. M. Paris ne serait pas allé en discuter avec
la direction d'Air France. Il ne s'est pas étonné du fait que
M. Paris soit demeuré proche de M. Corbet puisque les deux hommes
entretenaient une amitié de longue date.
2.- L'affaire de la Canadian Imperial Bank of Commerce (CIBC) World
Markets : Jean-Charles Corbet acquiert une crédibilité financière
apparente
La CIBC World
Markets est la banque d'affaires canadienne ayant assisté M. Corbet
dans le montage de son projet de reprise des compagnies AOM et Air
Liberté. Cette banque était notamment chargée de trouver des
investisseurs susceptibles de financer le projet. La CIBC World
Markets est à l'origine de la présentation au tribunal de commerce
de Créteil (qui allait décider ou non de la reprise) d'une lettre
d'évidence de fonds de 80 millions de francs.
La CIBC avait
déjà travaillé avec M. Corbet sur l'ouverture du capital d'Air
France aux pilotes et celui-ci a donc mobilisé ses anciens
partenaires : « j'avais dans ma « boîte à outils » un certain
nombre de contacts et de relations avec des banques d'affaires et
des conseils puisque j'avais mené, entre 1998 et 1999, le projet
d'ouverture du capital d'Air France aux pilotes d'Air France; dans
ce cadre, j'avais fait des appels d'offres à différentes banques
d'affaires et cabinets de conseils. Avec l'accord de mes pairs, j'ai
utilisé cette boîte à outils pour adjoindre au projet de
Jean Immediato un certain nombre de compétences sans lesquelles il
était impossible de monter un projet crédible. » M. Corbet « entrevoyait »
une possible seconde ouverture du capital d'Air France aux salariés
et la CIBC a de nouveau été approchée dans ce cadre. Puis, M. Corbet
a été amené à travailler avec la banque d'affaires pour la reprise
d'AOM-Air Liberté.
Le contrat signé
entre la CIBC World Markets et M. Corbet le 11 juillet 2001 pose
plusieurs problèmes.
En premier lieu,
c'est en vertu de ce contrat que la banque a perçu une rémunération
de 8,335 millions d'euros versée en août et en septembre 2001. Le
montant et la justification de la facture soulèvent des
interrogations qui seront étudiées dans le II du présent rapport.
En second lieu,
le libellé du contrat donne à penser que M. Corbet se serait servi
de ses fonctions de président du conseil de surveillance du fonds
Concorde, impliquant ce dernier dans son projet de reprise et
engageant peut-être sa responsabilité, à l'évidence pour accroître
sa crédibilité personnelle face à la banque d'affaires. Rappelons
que le fonds commun de placement d'entreprise Concorde a été créé
suite à la grève des pilotes de 1998. Dans le cadre d'un dispositif
d'échange « salaires contre actions », établi en 1998, il était
prévu de stabiliser les barèmes de rémunération des personnels
navigants techniques (pilotes de ligne et officiers mécaniciens
navigants). En contrepartie, ce personnel devait détenir, à terme,
12 % du capital. Près de 80 % des pilotes ont participé à
l'opération et ont souscrit 6,5 % du capital3.
L'ensemble des salariés détiennent actuellement 12,7 % du capital
d'Air France.
Il convient donc
de se demander dans quelle mesure M. Corbet était autorisé à
utiliser le fonds Concorde dans son opération de reprise
d'AOM-Air Liberté.
Les premières
phrases du contrat entre M. Corbet et la CIBC World Markets laissent
entendre que M. Corbet aurait contracté avec cette dernière au nom
du fonds commun de placement d'entreprise Concorde, en tant que
président du conseil de surveillance de ce fonds : « Mon cher
Jean-Charles, en réponse à votre demande, et pour faire suite à nos
récents entretiens, nous avons le plaisir de vous présenter les
conditions dans lesquelles nous sommes intervenus depuis le 2 mai
2001 et nous continuerons d'intervenir à compter de ce jour, à la
demande du conseil de surveillance du fonds commun de placement
d'entreprise Concorde en qualité de conseil financier de la société
Holco ». Dans le même paragraphe du contrat est évoquée la
possibilité d'une intervention des porteurs de parts du FCPE
Concorde (en tant qu'investisseurs dans Air Liberté-AOM). Sur la
dernière page du contrat ont été apposées les signatures de
M. Mongeau pour la CIBC World Markets et de M. Corbet pour Holco.
Au-dessus de la mention « Pour le compte du conseil de
surveillance du FCPE Concorde, Jean-Charles Corbet », ce dernier
n'a pas signé. Cependant, il a bien paraphé l'ensemble des
feuillets, dont le premier faisant état d'une intervention de la
CIBC World Markets « à la demande du conseil de surveillance du
fonds commun de placement d'entreprise Concorde ». Ceci est
surprenant et met en cause la manière dont M. Corbet a voulu attirer
la confiance de ses interlocuteurs.
M. Paris, alors
membre du conseil de surveillance du fonds, n'était pas au courant
des termes de ce contrat avec la CIBC World Markets et a indiqué que
le conseil de surveillance n'avait pas autorisé M. Corbet, alors
président, à impliquer le fonds dans son projet de reprise. « Très
clairement, aucune réunion du conseil de surveillance, qu'il
s'agisse d'une réunion formelle ayant donné lieu à un compte rendu,
ou d'une réunion informelle de travail, comme cela nous arrive
régulièrement, n'a donné lieu à la moindre évocation de ce sujet
[le contrat passé avec la banque d'affaires]. Je suis conscient
de parler sous serment, monsieur le Rapporteur. (...) Il est
écrit : « à la demande du conseil de surveillance ».
Or, le conseil de surveillance n'a jamais rien demandé. »
M. Corbet aurait uniquement demandé à pouvoir se prévaloir de sa
qualité de président du conseil de surveillance « comme d'une
ligne supplémentaire sur sa carte de visite ». Le conseil de
surveillance aurait répondu de manière positive, sous certaines
limites :
« ça
ne nous posait pas de problème, à une seule condition, c'est que
bien entendu, ça reste sous cet aspect-là, valorisation d'un CV,
d'un profil, ça n'engage en aucun cas le conseil de surveillance. »
M. Corbet a
présenté les choses différemment. Il a indiqué qu'il était en
contact avec la CIBC World Markets en tant que président du conseil
de surveillance du fonds Concorde pour une éventuelle seconde
ouverture du capital d'Air France. Quand il a souhaité engager la
CIBC World Markets pour la reprise, cette banque d'affaires ne
travaillant pas pour des particuliers, il a fallu trouver la
structure pour laquelle la CIBC World Markets devrait désormais
intervenir et il a été décidé que la CIBC World Markets
n'interviendrait plus pour le président du conseil de surveillance
du fonds Concorde mais pour le président d'Holco, société à créer.
C'est pourquoi le contrat en date du 11 juillet 2001 précise que la
CIBC World Markets a « le plaisir de vous présenter les
conditions dans lesquelles nous sommes intervenus depuis le
2 mai 2001 et nous continuerons d'intervenir à compter de ce jour,
à la demande du conseil de surveillance du fonds commun de
placement d'entreprise Concorde en qualité de conseiller financier
de la société Holco.» Mais pendant trois mois, d'avril à
juin, la CIBC a travaillé sur la reprise pour le compte de
M. Corbet, président du conseil de surveillance du fonds Concorde.
Or, ce dernier a confirmé n'avoir pas eu de mandat du conseil de
surveillance à cet effet. Cependant, il a nié n'avoir pas informé le
conseil de surveillance, affirmant qu'il avait été clairement
question, au mois d'avril, que les pilotes d'Air France puissent
investir une partie de leur capital dans Air Lib.
Dans ces
conditions, puisqu'il n'était plus question d'une participation des
pilotes d'Air France dès le mois de mai, pourquoi le contrat
mentionne-t-il, le 11 juillet, la possibilité d'une intervention des
porteurs de parts du FCPE Concorde (en tant qu'investisseurs dans
Air Liberté-AOM) ?
Cette affaire a
d'ailleurs posé des difficultés à M. Paris, qui a pris la succession
de M. Corbet à la tête du conseil de surveillance du fonds Concorde
en août 2001, comme il a pu en témoigner : « Ce qui a été
rapporté par la suite, notamment dans les tracts syndicaux, c'est
que M. Corbet avait engagé le nantissement des titres détenus dans
les Fonds Concorde pour mener sa reprise, ce qui voulait dire qu'on
engageait les titres détenus par les pilotes au titre de l'échange
salaire-actions en 1999, qu'on leur faisait prendre un risque
financier pour mener une reprise d'entreprise. J'ai fait faire une
étude juridique sur le sujet. C'est strictement impossible. J'ai
répondu à chaque porteur de parts. J'ai écrit à 2 850 pilotes. »
M. Corbet a-t-il
pris seul la responsabilité d'engager le fonds Concorde ? On ne peut
manquer de s'interroger sur les suites qui auraient pu être données
par la CIBC World Markets à ce contrat si M. Corbet n'avait pas été
choisi comme repreneur. L'intégralité des 8,335 millions d'euros
n'auraient pas été dus mais la facture aurait été considérable (près
de 700 000 dollars d'après le contrat) et il n'est pas évident que
M. Corbet aurait pu l'honorer seul. D'après les informations
recueillies par le Rapporteur, la CIBC World Markets n'aurait
cependant pas recherché la responsabilité du conseil de surveillance
du fonds Concorde car M. Corbet n'avait pas signé pour le compte du
conseil de surveillance. Pour autant, l'ambiguïté du premier
paragraphe du contrat demeure.
Le fait que le
contrat ait été rétroactif, puisque signé le 11 juillet alors qu'il
s'appliquait depuis le 2 mai, laisse la porte ouverte à une autre
hypothèse : il aurait été signé après le 26 juillet 2001 et aurait
été antidaté. Le fait que les paiements soient étalés sur août et
septembre 2001 plaide en ce sens.
3.- Le recrutement de deux anciens cadres supérieurs d'Air France
pour crédibiliser le projet
M. Corbet a eu,
semble-t-il, quelques difficultés à recruter des professionnels
avertis pour constituer son équipe au printemps 2001. L'exemple de
l'un des cadres de Lufthansa a été cité. M. Antinori, pour venir
dans une société telle qu'Air Liberté-AOM, risquant de polluer son
image pour le reste de sa carrière, selon les termes de Me Léonzi,
demandait une prime de 35 millions de francs. Ce montant a été jugé
déraisonnable dans le cadre de cette reprise.
Deux anciens
salariés d'Air France, MM. Bachelet et Bardi, respectivement anciens
président d'Air France Cargo et directeur général d'Air France
Cargo, à la retraite, connus dans le secteur du transport aérien,
ont ensuite été approchés et recrutés. Ils ont été affectés à des
postes clés. M. Bachelet a été nommé directeur général d'Holco et
président du directoire de la société d'exploitation AOM-Air
Liberté. M. Bardi, quant à lui, occupait les fonctions de secrétaire
général d'Holco et était membre du directoire de la société
d'exploitation AOM-Air Liberté.
MM. Bachelet et
Bardi quitteront l'entreprise respectivement en février et
avril 2002.
M. Pascal
Perrichon, dit Perri, directeur de cabinet, complète cette équipe.
B.-
UN PROJET DE REPRISE SURDIMENSIONNÉ ET SOUS-CAPITALISÉ
La reprise
d'AOM-Air Liberté à la barre du tribunal de commerce de Créteil
était fondée sur un certain nombre d'engagements pris pour redresser
la compagnie. Malgré tout, le projet demeurait fragile.
1.- Un plan d'affaires largement surdimensionné pour justifier le
maintien de l'emploi
a) La mise en redressement judiciaire
Suite à leur
dépôt de bilan le 15 juin 2001, le tribunal de commerce de Créteil
a, par un jugement en date du 19 juin 2001, ouvert une procédure de
redressement judiciaire des sociétés Air Liberté-AOM (ancienne AOM
Minerve) et Air Liberté.
Le tribunal a
constaté que les sociétés SA Air Liberté AOM et SA Air Liberté
n'étaient pas en mesure de faire face au passif exigible
(5,38 milliards de francs pour AOM et 1,74 milliard de francs pour
Air Liberté) avec leur actif disponible (respectivement
1,71 milliard de francs et 334 millions de francs).
Il a prononcé la
confusion des patrimoines des entreprises, attendu que « l'ensemble
des moyens sont confondus sur le plan matériel et humain », le
fonds de commerce de la société Air liberté étant exploité en
location gérance depuis le 1er janvier 2001 par SA Air
Liberté AOM. Le contrat de location gérance est celui par lequel « le
propriétaire ou l'exploitant d'un fonds de commerce en concède
totalement ou partiellement la location à un gérant qui l'exploite à
ses risques et périls4 ».
Un contrat de location gérance permet d'opérer un rapprochement
entre deux compagnies sans toutefois aller jusqu'à la fusion. Il n'a
pas un caractère irréversible comme la fusion et permet de maintenir
des personnels sous leurs statuts antérieurs.
Air Liberté AOM
employait alors 4 245 salariés et Air Liberté aucun.
Le tribunal a
ouvert une procédure de redressement judiciaire à l'égard des deux
sociétés. Il a estimé qu'il ressortait des débats que des solutions
étaient envisageables. Aussi, il a permis aux organes de la
procédure de les explorer en prononçant un redressement judiciaire,
« mais en limitant toutefois à trois mois la période
d'observation, compte tenu de l'importance du passif et de moyens de
trésorerie limités pour faire face aux dépenses postérieures à
l'ouverture de la procédure. »
Des jugements
similaires du même jour ont concerné les entreprises suivantes :
- SA Air Liberté
Industrie qui a une activité de maintenance aéronautique et emploie
248 salariés ;
- SA TAT
European Airlines (aucun salarié), dont le fonds de commerce était
exploité en location gérance par Air Liberté depuis le 1er avril
1997 ;
- SARL Hotavia
Restauration Services. Cette entreprise fournit des prestations de
restauration et emploie 188 salariés ;
- SA Minerve
Antilles Guyane, exerçant une activité d'assistance en escale (aux
Antilles et à la Réunion) et employant 94 salariés.
Ces quatre
entreprises exerçant la quasi-totalité de leur activité en lien avec
Air Liberté AOM, il était opportun que leur sort soit lié à celui de
cette dernière.
b) La présentation des principaux plans de reprise
Par un jugement
en date du 27 juillet 2001, le tribunal de commerce de Créteil a
autorisé la reprise des sociétés en redressement judiciaire par
Jean-Charles Corbet.
Seize candidats
à la reprise se sont présentés le 19 juin, dont notamment la SAS
Participations aériennes (appuyée sur la société financière Fidei
5),
M. Jean-Charles Corbet et M. Marc Rochet (soutenu, sur le plan
financier, par MAAF Assurances).
Le 19 juin 2001,
les différentes parties ont été convoquées et ont comparu en Chambre
du Conseil. L'offre de M. Marc Rochet, déposée hors délai, n'a pu
être examinée à cette occasion.
Comme l'a alors
indiqué le ministère public, deux propositions semblaient pouvoir
être retenues : celle d'Holco, société à créer par M. Jean-Charles
Corbet, et celle de Fidei.
Swissair, l'un
des deux actionnaires de référence des compagnies, s'était engagé à
apporter un concours financier au repreneur qui serait choisi par le
tribunal. M. Corbet avait fondé son plan de reprise sur une
contribution de deux milliards de francs mais elle sera en fait
fixée à 1,3 milliard de francs.
Fidei
proposait une reprise d'une partie du personnel, correspondant à
2 200 postes équivalents temps plein. Le périmètre de la reprise
comprenait les sociétés : Air Liberté-AOM, Air Liberté, Air Liberté
Industrie, TAT European Airlines et Minerve Antilles Guyane. La
société qui devait être créée, Participations aériennes, aurait
également repris les participations détenues dans les sociétés
suivantes : Service Assistance Piste (SAP), Services Avions
Assistance Sol (SAAS), Logitair
(traitement des recettes) et Air Lib Finances (financement des
avions).
En ce qui
concerne le statut du personnel, Fidei exigeait que, sur la base du
plan présenté par la direction de l'époque, pour chaque catégorie
professionnelle, un statut unique se substitue aux anciens statuts
des personnels émanant des différentes sociétés constituant
Air Liberté-AOM.
Du point de vue
financier, la société Participations aériennes serait dotée dès la
reprise d'un financement sous la forme d'un prêt participatif d'au
moins un milliard de francs (pouvant aller jusqu'à 1,15 milliard de
francs), s'ajoutant à une capitalisation à hauteur de 100 millions
de francs.
Le prix de
cession hors taxes proposé était d'un million de francs.
S'agissant de
l'offre de Fidei, le ministère public a noté que « cette
proposition bien structurée présente la petite faiblesse de ne pas
avoir une adhésion parfaite et totale de tous les salariés,
cependant les aspects financiers sont à retenir. »
On s'apercevra
qu'en fait l'accord des salariés a prévalu sur la solidité des
aspects financiers.
Le projet de
M. Jean-Charles Corbet prévoyait, pour sa part, la reprise d'un
effectif total de
2 532 personnes. Le périmètre de la reprise proposé comprenait
les sociétés Air Liberté-AOM, Air Liberté, Air Liberté Industrie,
Minerve Antilles Guyane, Hotavia Restauration Services et TAT
European Airlines. Le prix de cession proposé était de un franc.
Comme le notait
le tribunal, en ce qui concerne le volet financier : « Hormis la
participation financière des actionnaires actuels à hauteur de
2 milliards de francs, le projet Holco ne démontre aucune évidence
d'une solidité financière propre destinée à faire face aux futures
pertes d'exploitation non budgétées et qui pourraient cependant se
faire jour. »
Le ministère
public a souligné que l'offre Holco « a l'avantage d'avoir
l'appui de l'ensemble des salariés, et bien que faible sur le plan
financier, le projet d'entreprise paraît sérieux et peut faire
prospérer ce groupe. »
En chambre du
conseil, le 19 juillet 2001, l'offre de reprise de M. Corbet a été
modifiée. M. Corbet a déclaré vouloir également reprendre les
actions des sociétés SR Technics France, Service Assistance Piste
(SAP), Services Avions Assistance Sol (SAAS), Logitair, Alyzair
(traitement des données de vol)
et Air
Lib Finances. Le nombre des salariés repris a été relevé à 2 930.
Le prix de cession a été maintenu à un franc symbolique.
Une nouvelle
audience a été organisée par le tribunal de commerce de Créteil afin
de permettre à tous les repreneurs de présenter ou d'améliorer leur
plans (M. Rousselin, président du tribunal de commerce de Créteil,
l'a expliqué : « Cela permettait à tous les partenaires de mettre
à profit cette semaine pour améliorer leurs propositions et cela
permettait à M. Rochet de présenter sa proposition dans les mêmes
conditions que les autres»). Lors de l'audience du 26 juillet,
les éléments précités ont de nouveau été étudiés et précisés.
Me Léonzi, avocat d'Holco, a ainsi déclaré qu'« Holco acceptait
en l'état le montant de la contribution proposée par Swissair à
hauteur de 1,3 milliard de francs [contre les deux milliards
prévus dans le plan présenté le 19 juillet] tout en précisant que
cette somme ne correspond pas à la nécessité des besoins de
financement de l'entreprise sur les 17 mois. » Par ailleurs, le
nombre de salariés repris a une nouvelle fois été modifié et a été
ramené à 2 706 (contre 2 930 précédemment) et la flotte a été
réduite de cinq appareils.
L'offre de
M. Marc Rochet a été présentée lors de cette audience du
26 juillet 2001. La reprise proposée portait sur les sociétés : Air
Liberté-AOM, Air Liberté, Air Liberté Industrie, TAT European
Airlines et Minerve Antilles Guyane. M. Rochet reprenait également
les actions détenues dans les sociétés Air Liberté Finances et Air
Liberté Voyages. Les effectifs repris s'élevaient au total à
2 600 et le prix de reprise était de trois francs. La société
repreneuse, AOM-Liberté, devait être dotée d'un capital de
200 millions de francs.
M. Rochet a
déclaré lors de son audition par la commission d'enquête avoir
voulu, en présentant un plan de reprise, « démontrer par écrit ce
qu'il fallait faire pour sauver l'entreprise».
Le ministère
public a indiqué que cette offre présentait un double problème,
quant à sa recevabilité juridique et quant à son opportunité :
« ses avantages sont le soutien de Swissair quasi entier, mais elle
ne recueille le soutien que d'une faible partie du personnel, son
financement propre apparaît léger. Il reste également une condition
suspensive d'un accord avec les salariés et enfin le management
apparaît comme devant être changé pour créer une nouvelle dynamique
d'entreprise. »
Les relations de
M. Rochet avec les syndicats constituaient une difficulté évidente.
Qualifiant ces rapports, M. Fourier, délégué syndical CGT, a
indiqué : « Les rapports étaient donc francs dans l'hostilité
générale. » En outre, deux problèmes majeurs se posaient
s'agissant de la recevabilité de l'offre de M. Rochet : étant le
dirigeant qui avait mené l'entreprise au dépôt de bilan, il n'était
pas certain qu'il puisse la reprendre à la barre d'un tribunal et,
avant tout, le fait d'avoir assorti le plan de reprise d'une
condition suspensive tenant à la renégociation des statuts des
personnels excluait cette offre de la reprise.
M. Rousselin,
président du tribunal de commerce de Créteil, a apporté les
précisions suivantes lors de son audition: « Contrairement à ce
que permet la loi, M. Rochet a assorti sa proposition d'une
condition suspensive, c'est-à-dire qu'il entendait que sa
proposition ne soit prise en compte que pour autant que l'ensemble
du personnel accepte de passer un accord d'entreprise remettant les
accords des uns et des autres sur un pied d'égalité. La loi ne
permet pas qu'un tribunal, quel qu'il soit, puisse arrêter un plan
de cession avec des conditions suspensives. C'est impossible. »
Lors de cette
audience, le ministère public a également noté que l'offre Fidei,
« semble être une solution ; le plan semble économiquement viable,
l'équipe est jeune et dynamique. Le prix de cession de un million de
francs n'est pas négligeable. Elle a l'inconvénient de ne pas
recueillir l'adhésion totale du personnel. »
Enfin, en ce qui
concerne l'offre d'Holco, le ministère public a conclu qu'« elle
apparaît comme l'offre la plus aboutie. Elle est l'œuvre
de personnes issues du milieu du transport aérien et M. Corbet est
en mesure de regrouper le personnel autour de lui. »
c) Le projet de reprise présenté par M. Corbet a bénéficié du
soutien quasiment unanime des représentants des salariés
Le projet de
reprise de M. Corbet était le plus acceptable socialement. Aux
2 706 emplois repris dans le cadre des six sociétés mises en
redressement judiciaire le 19 juin 2001, il fallait ajouter, compte
tenu de la reprise des actions détenues dans plusieurs sociétés,
d'après le jugement du 27 juillet, un effectif de 540 salariés, soit
un total de 3 246. A titre de comparaison, en prenant en compte les
participations financières reprises dans les deux principaux projets
concurrents, on obtenait un total de 3 000 emplois repris pour
M. Rochet et 2 218 salariés pour le projet Participations
aériennes/Fidei. Cette dernière offre se situait donc largement en
retrait.
Il apparaît
clairement dans le jugement du 27 juillet 2001 que le soutien
manifeste des salariés pour le projet de M. Corbet a joué un rôle
déterminant dans l'attribution de la reprise.
On rappellera
que lors de la délibération du comité d'entreprise du 26 juillet
2001, le projet Fidei a fait l'objet de vingt abstentions, le projet
de M. Marc Rochet a recueilli dix votes favorables et dix
abstentions, tandis que 17 membres ont voté pour le projet Holco (et
trois abstentions ont été recensées).
M. Monnin, alors
co-secrétaire CFDT du comité d'entreprise d'AOM Air Liberté, a
déclaré au tribunal de commerce, d'après le jugement du 27 juillet :
« Ce projet [le projet Holco] est le seul qui ait répondu
à notre besoin de transparence, l'analyse qui a été faite sur le
volet social est particulièrement cohérente. »
M. Fourier,
délégué syndical CGT, porte aujourd'hui un regard nuancé sur les
éléments ayant amené les syndicats à soutenir M. Corbet : « M. Corbet,
lui, nous a fait aussi une très belle danse du ventre. Il nous a dit
qu'il apportait les meilleures garanties sociales, il nous a fait
des promesses sur les statuts ; il nous a dit qu'il faudrait faire
des efforts de productivité - il y a des papiers qui en attestent -,
mais qu'il ne toucherait pas à certaines choses etc. Je crois - je
vais faire un peu d'humour - qu'il n'est pas un ancien syndicaliste
pour rien et qu'il a su nous séduire. Je crois que c'est en grande
partie sur ce discours que, au bout d'un moment, nous avons choisi
le projet Corbet. Je ne suis pas sûr que cela soit sur des critères
purement économiques, purement financiers et purement en raison de
la solidité du projet Corbet. C'est en tout cas mon sentiment
aujourd'hui. »
Les aspects
sociaux de la reprise ont joué un rôle déterminant. Le tribunal de
commerce a indiqué, au sujet du volet social, « le projet
Corbet/Holco apparaît nettement comme celui qui a mieux répondu aux
préoccupations du personnel, en cherchant à traiter celles-ci avec
une volonté d'apaisement, ajoutée à une capacité d'anticipation en
vue de réduire les risques de conflits dans l'immédiat et plus tard,
et motiver les salariés grâce à la mise en place d'une politique
d'intéressement et de participation au capital du personnel à
hauteur de 34 % (...) »
Plusieurs
acteurs ont dit s'être interrogés sur le surdimensionnement de
l'offre de reprise de M. Corbet. M. Ricono, ancien directeur de
cabinet du ministre de l'équipement, du transport et du logement,
M. Gayssot, a pu en témoigner : « C'est vrai que nous avons eu
des interrogations quant au dimensionnement de la voilure par
rapport au business plan. Mais il convient d'avoir en mémoire aussi
qu'à l'époque, nous étions dans une situation de croissance très
forte du transport aérien, de l'ordre de 4 à 6 % par an. Toutefois,
après le 11 septembre, c'est-à-dire un mois et demi après la reprise
effective, le transport aérien a baissé de 10 %. Les réglages, qui
n'étaient peut-être pas auparavant les plus performants, sont
devenus catastrophiques. » Cette appréciation doit être nuancée.
L'année 2001, dans son ensemble, a été une année de repli notable du
transport aérien. L'environnement était dégradé, dès avant le
11 septembre. Les causes des pertes étaient nombreuses. Le projet de
rapport Secaphi-Alpha sur la situation d'Air Lib pour l'exercice
clos le 31 mars 2002 et au 30 septembre 2002, remis au comité
d'entreprise de la compagnie le 13 février 2003, cite la baisse des
taux de profit du fait de l'intensification de la concurrence,
l'augmentation des cours du pétrole et la multiplication des
opérations de croissance externes lourdes à gérer. « En Europe,
la situation n'était pas (...) brillante, la croissance du trafic
était limitée à 1,4 % sur les neufs premiers mois. », est-il
indiqué.
La commission
d'enquête a interrogé de nombreuses personnalités du transport
aérien et leurs réponses se rejoignaient sur la question du
surdimensionnement de l'offre de M. Corbet.
M. Rochet est
catégorique : « Les principales faiblesses de l'offre
d'Holco, je dis bien Holco et non M. Corbet, sont au nombre de
trois. Premièrement, il a surdimensionné de façon assez
significative, sans doute dans un esprit de surenchère sociale, ses
moyens matériels et humains afin que son offre soit la plus
attractive possible. Dès le départ, il était évident, pour ceux qui
étaient fortement impliqués dans ce dossier, qu'il gardait trop
d'avions et trop de personnels. »
M. Spinetta,
président-directeur général d'Air France a établi un diagnostic
similaire : « Dernier élément, il me semble qu'ils ont été
quelque peu ambitieux dans le plan de reprise, en termes de maintien
d'activité. Ce plan de reprise aurait eu plus de chance de réussite
s'ils avaient accepté, en juillet 2001, une contraction d'effectifs
plus vigoureuse et le maintien de moins d'avions dans la flotte. »
Enfin, M. Paris,
ami de M. Corbet, pilote d'Air France et membre du conseil
d'administration de la compagnie, a donné son sentiment sur le plan
d'affaires : « Je n'ai pas donné mon avis à M. Corbet mais si
vous me le demandez, je vais vous le donner. Je pense que le
business plan était trop optimiste ; qu'à vouloir faire du social à
tout prix, on en perd le sens des réalités. La priorité, c'était de
sauver un socle à partir duquel on pourrait reconstruire. »
Plusieurs
syndicats ont témoigné de l'inactivité de plusieurs pilotes sur de
longues périodes. M. Lafosse-Marin, délégué syndical de l'Union des
navigants de l'aviation civile (UNAC), a ainsi déclaré : « Pour
emporter la décision du tribunal, Jean-Charles Corbet avait enjolivé
son plan de reprise, notamment au niveau social (...)
M. le
Rapporteur : Combien y avait-il de pilotes ?
M. Hugues
LAFOSSE-MARIN : Sur Fokker 100, ils étaient une centaine et
M. Corbet en a repris 21 alors que cet avion n'existait plus. Ces
21 pilotes sont restés chez eux, pendant une petite année, faute de
recevoir une formation, tout en étant rémunérés. Nous avons alerté
la direction par le biais du comité d'entreprise, dont j'étais élu,
lui faisant remarquer que la masse salariale était en train de
partir en fumée. Nous n'avons obtenu aucune réponse. » En ce qui
concerne les effectifs sur A 340, il a indiqué l'existence d'un
sureffectif de 40 pilotes : « Il s'agissait de pilotes qui
étaient obligés de repartir au bout de 3 mois au simulateur pour
s'entraîner à atterrir. »
M. Corbet a
répondu aux interrogations de la manière suivante: « A l'origine,
le business plan n'était pas surcapacitaire. La problématique du
long courrier était que l'on s'appuyait sur des avions anciens, des
DC10, qui n'avaient pas forcément été entretenus d'une manière
rigoureuse, si bien que le taux d'incidents sur ces avions était
très élevé. Le business plan, en accord avec Air France, puisque
nous travaillions en partage de codes, prévoyait au départ de Roissy
et d'Orly, une desserte de chacune des îles tous les jours. Pour
pouvoir assurer ce programme, avec des avions neufs, on aurait pu se
contenter de cinq ou six avions mais il nous en fallait pratiquement
treize. C'est en ce sens qu'Air France, au départ, disait qu'il y
avait une surcapacité de sièges offerts. A l'utilisation, ce n'était
pas le cas car on ne pouvait pas faire voler les avions « au
taquet ». Pour être dans des normes et des ratios industriels
normaux, il faut qu'un avion long-courrier vole un minimum de cinq
mille heures par an. Or, quand on pouvait faire voler les DC 10
d'Air Lib 3 200 heures, on était satisfait... Le business plan s'est
construit comme cela. »
Cette
explication ne répond pas à la question du surdimensionnement en
personnel du projet de reprise.
2.- Les motivations du tribunal de commerce de Créteil ne
dissimulent pas les insuffisances financières patentes du projet de
M. Corbet
a) Les inquiétudes quant au financement du projet
Les
insuffisances financières du projet n'ont pas échappé au tribunal
qui relève, dans sa décision du 27 juillet 2001 : « La situation
est encore plus délicate sur ce point pour ce qui concerne le projet
Corbet/Holco, dont les besoins de financement, fixés dans son
dernier business plan à hauteur de 2 milliards de francs, devraient
être financés par une contribution des actionnaires pour
1,8 milliard de francs et un apport en fonds propres estimé à
250 millions de francs au total à verser à concurrence de
100 millions par les investisseurs et 150 millions par
l'actionnariat salarié. En termes de fonds propres apportés par les
investisseurs, Corbet/Holco a obtenu une mise à disposition d'un
montant de 80 millions de francs par la société Independant Travel
Support Fund. (...) En tout état de cause, le projet Holco souffre
d'avoir une assise financière insuffisante, sous réserve du concours
des actionnaires de référence. Il lui reste à réunir une somme que
l'on peut évaluer à 400 millions de francs. »
Sur le plan
financier, selon le tribunal, « le cas de Participations
financières est radicalement différent. Il s'agit d'un projet assez
bien conçu tant sur le plan industriel que sur le plan financier,
qui apparaît en plus comme celui qui a le mérite de proposer le
meilleur prix de cession ». Toutefois, « l'objection
déguisée, voire l'indifférence qui apparaît à travers le
comportement des représentants du personnel vis-à-vis de ce projet
ne sont pas de bon augure pour prendre le risque de leur attribuer
le groupe AOM Air Liberté par voie de cession ».
Une note de la
directrice des transports aériens, Mme Bénadon, au directeur de
cabinet du ministre de l'équipement, des transports et du logement
en date du 31 juillet 2001, rappelle que « dans le cadre du plan
soumis au conseil supérieur de l'aviation marchande (CSAM)6,
celuici avait estimé, conformément à l'analyse des promoteurs du
projet que, pour financer l'ensemble des coûts de restructuration,
les pertes prévues et les investissements, les fonds propres ou
quasi fonds propres devaient être portés le plus rapidement possible
à 2,375 milliards de francs dont au moins 1,5 milliard de francs
libérés en numéraire préalablement au début de l'exploitation. Les
ajustements finalement apportés au plan doivent, sans doute,
permettre de retenir des garanties financiers un peu moins élevées.»
La somme devant être réunie avant le début de l'exploitation
demeurait la même, soit 1,5 milliard de francs. Or, seuls le
1,3 milliard de franc proposé par Swissair et les 80 millions de
francs de la lettre d'évidence de fonds d'Aurel Leven pouvaient être
mobilisés rapidement. Au-delà de la période de reprise de
l'activité, il est souligné dans la note précitée : « En ce qui
concerne la mise en place de ressources propres nécessaires au bon
fonctionnement de l'entreprise, il y a lieu d'être à ce stade
beaucoup plus circonspect. »
Les personnes
auditionnées ont également indiqué avoir eu conscience des
difficultés soulevées par l'insuffisance de financements sûrs.
M. Monnin, alors
co-secrétaire CFDT du comité d'entreprise d'AOM Air Liberté, a
reconnu la faiblesse du projet Holco sur le plan financier : « Aucune
des offres ne présentait d'investisseurs, celle de M. Corbet pas
plus que les autres, et aucun appui financier n'était crédible. Le
seul élément, c'est que M. Corbet se présentait avec l'appui d'une
grande banque canadienne - que nous ne connaissons pas - qui nous a
présenté une lettre d'évidence de fonds à hauteur de 80 millions de
francs. » et a ajouté : « En ce qui concerne les garanties,
il convient d'être clair, une lettre d'évidence de fonds n'est pas
une garantie. Il n'y avait donc aucune garantie financière dans ce
plan et le tribunal de commerce a d'ailleurs fait remarquer qu'aucun
des plans ne répondait à des conditions favorables en termes de
financement. Nous avons donc pris position en toute connaissance de
cause ; le travail restait à faire après le rachat. La condition
sine qua non à la réussite du plan était de trouver ensuite des
investisseurs. »
M. Rochet a
indiqué n'avoir jamais cru au plan de financement présenté par
M Corbet: « compte tenu du surdimensionnement, en raison des
coûts qui n'étaient pas revus à la baisse par un effet de
restructuration sociale, son offre était financièrement insuffisante
en termes de capitalisation.»
b) Le projet Holco est apparu au tribunal de commerce de Créteil,
sous d'importantes réserves, comme une alternative possible à la
liquidation
Soulignant que
« l'esprit comme la lettre de la loi du 25 janvier 19857
imposent au tribunal de rechercher non seulement les solutions à
caractère financier, mais aussi celles permettant de sauvegarder le
maximum d'emplois » et que l'accord quasi unanime du personnel
pour le projet Holco constituait un élément déterminant, le tribunal
de commerce a décidé d'arrêter un plan de cession globale au profit
de la société Holco, pour le prix symbolique de quatre francs.
Interrogé par le
Rapporteur sur les motivations du jugement, M. Rousselin, président
du tribunal de commerce de Créteil, a indiqué : « Dans cette
affaire, aucune des propositions - c'est écrit dans le jugement - ne
disposait des moyens financiers suffisants pour permettre la reprise
de l'entreprise. Le tribunal, dans un contexte ordinaire, aurait dû
prononcer la liquidation judiciaire, ce qui est expressément indiqué
dans le jugement. Mais il se trouve que les actionnaires ont proposé
en chambre du conseil - c'est également dans le jugement, je peux
donc en parler - deux milliards de francs pour permettre le
redressement de cette entreprise. Le tribunal a donc considéré que
l'esprit de la loi de 1985 était respecté. Cette loi, je le rappelle
- on peut en discuter, mais cela relève de la compétence du
législateur - prévoit, par ordre de priorité, de préserver les
emplois, d'assurer la sauvegarde de l'entreprise et éventuellement
de payer les créanciers8.
Malheureusement, en matière de procédures collectives, c'est
toujours le mieux-disant social qui, dans la mesure où les choses
sont correctes, a la préférence, car c'est l'esprit et la lettre de
la loi actuelle.
(...)
La seule
alternative se limitait d'ailleurs à cela : soit décider de la
cession à la société Holco, soit prononcer la liquidation judiciaire
immédiate de l'entreprise. »
Commentant la
décision du tribunal, M. Rochet a souligné : « La décision du
tribunal de commerce était très favorable. Si on lit le jugement,
par ailleurs classique sur ces points-là, tous les actifs
appartenant à la société étaient repris par Holco pour 1 franc
symbolique. C'était des DC 10, des MD 83. J'avais mené l'acquisition
de la plupart d'entre eux au nom d'AOM dans la version 1991-1995.
Les échéances avaient été remboursées année après année. Même s'il
ne s'agissait plus d'avions d'une très grande valeur, on parle quand
même de plusieurs dizaines de millions d'euros. En outre, il n'y
avait reprise d'aucune dette, ce qui bonifiait encore les
investissements réalisés. »
La rumeur
selon laquelle la décision du tribunal aurait fait suite à des
pressions politiques n'a pas été confirmée. Les témoins
auditionnés par la commission d'enquête ont nié l'existence de
pressions des pouvoirs publics sur le tribunal de commerce pour le
choix du repreneur, ainsi M. Rousselin a déclaré :
« M. le Rapporteur :
Je vais vous poser une question concernant les conditions dans
lesquelles vous avez délibéré en juillet 2001 : avez-vous subi des
pressions, vous-même monsieur le Président ou les juges qui ont été
amenés à décider ?
M. Christian ROUSSELIN : Non. La réponse du tribunal a été
longuement débattue. Je le dis très solennellement : le tribunal n'a
été l'objet d'aucune pression de qui que ce soit. »
M. Gayssot a
déclaré à la commission d'enquête : « Je veux ici déclarer avec
toute la solennité possible que le choix a été celui du tribunal de
commerce sans la moindre intervention du ministre pour l'orienter.
L'on a parlé de mes liens d'amitié et même familiaux avec le
dirigeant d'Holco. Tout cela est contre-vérité. Il n'existe ni lien
familial ni lien politique entre nous. » Il a ajouté avoir été
satisfait que le tribunal de commerce choisisse un repreneur et que
« contrairement à ce qui s'est dit, je n'ai pas sauté au plafond
à l'annonce de la décision, car si je connaissais les capacités de
leader syndical de M. Corbet, je ne connaissais rien de ses
capacités de gestionnaire. J'aurais préféré une solution de fusion
des propositions, car il était indiscutable que M. Rochet était un
dirigeant d'entreprise, ce qui n'était pas le cas de M. Corbet. »
M. Ricono,
ancien directeur de cabinet du ministre de l'équipement, du
transport et du logement M. Gayssot, a souligné que la décision que
le tribunal allait prendre le 27 juillet 2001 était une inconnue :
« Jusqu'à la décision du tribunal de commerce de Créteil, je
n'avais aucune idée de la décision qu'il allait prendre. Nous
n'avons jamais eu l'idée d'intervenir auprès du procureur de la
République. »
M. Amar, ancien
conseiller technique de M. Gayssot, a reconnu que tous les
repreneurs potentiels avaient été reçus sans que le cabinet ait
exprimé une quelconque préférence. M. Ricono a également précisé que
des mariages de compétences avaient été imaginés et M. Gayssot a
confirmé ces propos.
On notera par
ailleurs que le tribunal de commerce a prononcé l'inaliénabilité des
fonds de commerce des sociétés Air Liberté AOM,
Air Liberté Indutrie, Minerve Antilles Guyane,
Hotavia Restauration Services et de l'ensemble des avions
appartenant à ces sociétés pendant deux ans, sauf autorisation du
Tribunal.
c) L'homologation du principe de la transaction passée entre les
anciens actionnaires et le repreneur
Le tribunal a,
dès le jugement du 27 juillet 2001, homologué le principe d'une
transaction entre les anciens actionnaires (Swissair et Taitbout
Antibes BV) et le repreneur. En contrepartie de l'effort financier
qui serait consenti, le repreneur renonçait à toute poursuite contre
l'ensemble des personnes physiques ou morales composant les groupes
Swissair et Taitbout Antibes BV (filiale de Marine Wendel). Les
actionnaires ont renoncé mutuellement à toute réclamation l'un
contre l'autre. Les poursuites auxquelles il est fait référence ici
concernent les modalités de la gestion des compagnies aériennes
avant la cession.
Durant la phase
de reprise d'AOM-Air Liberté, les anciens actionnaires se sont
mutuellement rejetés la responsabilité de l'échec de la compagnie et
le rôle de Marine Wendel, la maison mère de Taitbout Antibes BV (se
voulant actionnaire majoritaire non gestionnaire), a été vivement
critiqué.
Il convient de
préciser qu'au moment de la reprise par M. Corbet d'Air Liberté-AOM,
AOM Participations (maison mère des compagnies aériennes) était
détenue à hauteur de 50,38 % par Taitbout Antibes BV et de 49,5 %
par SAirLines. Taitbout Antibes BV est une entreprise française,
filiale de Marine Wendel, et SAirLines est filiale de Swissair,
groupe suisse.
D'après la
législation européenne en vigueur à l'époque du rachat d'AOM en 1999
et d'Air Liberté en 2000 par Swissair et Taitbout Antibes BV
(Règlement 2407/92 du 23 juillet 1992), une entreprise de transport
aérien ne pouvait obtenir de licence d'exploitation dans l'Union
européenne que lorsqu'elle était directement ou indirectement
détenue en majorité par des citoyens de l'UE9.
Depuis juin 2002, la réglementation concernant la Suisse a changé et
les capitaux helvétiques sont désormais assimilés à des capitaux
communautaires.
Si
Taitbout Antibes BV (actionnaire majoritaire) déclarait n'avoir pas
géré les compagnies aériennes, c'était donc à Swissair, groupe
suisse non communautaire, qu'était revenue cette tâche.
Swissair
souhaitait, par sa contribution, aider au redressement de la
compagnie. Le protocole des 31 juillet et 1er août 2001,
homologué par le tribunal de commerce de Créteil, visait à écarter
les poursuites relatives aux rôles et à la gestion des anciens
actionnaires, en contrepartie d'une participation financière
importante.
Aux termes de ce
protocole, Swissair s'engageait à :
- apporter au
repreneur une contribution financière de 1,3 milliard de francs
(composée d'une contribution de 1,25 milliard de francs et d'une
concession complémentaire de 50 millions de francs à titre de
participation aux coûts engendrés par le plan de redressement) ;
- prendre en
charge les billets émis par Air Liberté à la date du 19 juin 2001 et
non utilisés, c'est-à-dire les billets émis avant la cession des
actifs à Holco et pour lesquels Air Lib a dû assurer le transport
des passagers après la cession, à concurrence d'un montant maximum
de 200 millions de francs ;
- réduire le
loyer mensuel des Airbus A 340 loués à la société Flightlease,
filiale de SAirGroup, d'un million de dollars à 750 000 dollars par
avion pour la durée des contrats restant à courir. Cet effort
représentait une économie globale de 530 millions de francs ;
- prendre en
charge la cellule de reclassement dans la limite de 28,6 millions de
francs ;
- permettre au
repreneur de bénéficier, à sa charge, des polices d'assurances du
groupe Swissair jusqu'au 31 octobre 2001.
C.-
LES ENGAGEMENTS FINANCIERS DE M. CORBET N'ONT PAS ÉTÉ TENUS
Les engagements
pris par M. Corbet devant le tribunal de commerce de Créteil en
termes de refondation sociale et de développement des capitaux
propres de l'entreprise n'ont pas été tenus. On peut même
s'interroger sur la bonne foi ou le sérieux de l'équipe qui les a
endossés devant le tribunal de commerce.
1.- Les promesses de M. Corbet pour permettre le développement de
l'entreprise
Il était indiqué
dans le projet de reprise qu'un accord signé avec les représentants
du personnel prévoyait que 34 % du capital de la société Holco
seraient détenus par les salariés. Le reste du capital devait être
détenu par les principaux cadres des directoires des sociétés
reprises et par un groupe d'investisseurs et de partenaires
industriels. Le plan de reprise indiquait : « Jusqu'à 34% du
capital seront réservés aux salariés du groupe, leur adhésion au
projet de reconstruction de l'entreprise, leur mobilisation autour
de son développement et de l'amélioration de ses performances
apparaissant essentielles au repreneur.10 »
Les besoins de
financement de l'entreprise étaient fixés à 2 milliards de francs
dans le business plan. Il était prévu que ces 2 milliards de francs
soient financés par :
- la
contribution des anciens actionnaires (Swissair) à hauteur de
1,8 milliard de francs (Swissair ne s'engagera finalement qu'à
verser une contribution d'un montant de 1,3 milliard de francs) ;
- l'apport en
fonds propres de 100 millions de francs par les investisseurs ;
- l'apport de
150 millions de francs par l'actionnariat salarié.
La participation
des salariés pouvait être couverte par les pilotes d'Air Liberté,
d'après les dispositions d'un accord approuvé à l'unanimité par
leurs représentants syndicaux le 25 juillet 2001, est-il indiqué
dans le jugement du 27 juillet 2001. Cet accord n'aurait été qu'un
accord de principe selon M. Corbet. Interrogé par la commission
d'enquête, M. Monnin, secrétaire du comité d'entreprise et délégué
syndical de la CFDT, a indiqué qu'il s'agissait d'un accord visant à
réduire de 10 % les salaires des pilotes contre une montée au
capital à hauteur de 34 %. La « charte » signée n'aurait, selon lui,
pas été mise en
œuvre car
aucune des parties n'aurait respecté ses engagements.
Pour M. Corbet,
la première difficulté rencontrée a été le fait des syndicats de
pilotes qui auraient refusé de débattre d'un échange salaire-actions
tant que les salaires n'étaient pas harmonisés à la hausse. Des
discussions auraient ensuite été engagées avec le comité
d'entreprise élu le 25 juin 2002 mais n'auraient pas pu aboutir
avant la mise en liquidation d'Air Lib, le 17 février 2003. Telles
seraient les causes du non respect de l'engagement pris devant le
tribunal de commerce d'ouvrir le capital d'Air Lib aux salariés.
Des
investisseurs devaient être trouvés pour permettre d'accroître
l'apport en fonds propres. Dans le document présenté au tribunal de
commerce de Créteil le 26 juillet 2001, il est affirmé : « Le
solde du capital sera détenu par un groupe d'investisseurs et de
partenaires industriels notamment parmi ceux déjà approchés par la
banque CIBC. (...) Un premier type d'investisseurs en
capital-risque, déjà réunis en l'état par Aurel Leven pour couvrir
l'évidence de fonds à hauteur de 80 millions de francs, sera
rapidement remplacé par des investisseurs à long terme.11 »
Malgré ce ton très affirmatif, il faut souligner, d'une part,
que Holco n'a pas usé du droit de tirage auquel la société pouvait
pourtant prétendre avec la fameuse lettre d'évidence de fonds et,
d'autre part, qu'aucun investisseur n'a renforcé les fonds propres
de l'entreprise jusqu'à la mise en liquidation intervenue le
17 février 2003.
Cette absence
d'investisseurs est, selon M. Spinetta, la principale cause de la
chute d'Air Lib : « Le véritable échec sur cette affaire, au-delà
du 11 septembre, a été le fait qu'aucun investisseur français,
européen ou non européen, n'a manifesté le souci de prendre un
risque économique et d'exposer des capitaux. »
2.- Aucune des mesures décrites au tribunal de commerce de Créteil
n'a été mise en oeuvre
a) Une lettre d'évidence de fonds non utilisée
La lettre
d'évidence de fonds produite par Aurel Leven, qui avait réuni des
investisseurs au sein de l'Independant Travel Support Company n'a
jamais permis l'apport de trésorerie envisagé. Holco a fait le choix
de ne pas utiliser son droit de tirage.
Me Léonzi a
expliqué ainsi la nécessité de produire une lettre d'évidence de
fonds devant le tribunal : « Le chapitre Aurel Leven est un
élément qui est lié à la particularité des reprises des entreprises
en difficulté. Lorsqu'un repreneur se présente à la barre du
tribunal, il doit normalement faire état d'une lettre d'évidence de
fonds d'un montant significatif, généralement 20 % du prix de
cession qui est proposé. La cession étant réalisée pour 1 euro, il
aurait été stupide de demander quoi que ce soit. En revanche, venir
se présenter uniquement avec des engagements d'investisseurs
potentiels et l'argent des Suisses me semblait vis-à-vis du tribunal
pouvoir poser une difficulté pour la couverture des premiers frais ».
La lettre devait crédibiliser le projet de reprise de M. Corbet aux
yeux du tribunal de commerce.
M. Corbet a
précisé que cette lettre d'évidence de fonds répondait à une
exigence de l'ancien actionnaire Swissair qui demandait que le
repreneur apporte lui-même une somme de 100 millions de francs.
Me Léonzi aurait
découvert les conditions d'utilisation des fonds mis à disposition
par Aurel Leven tardivement : « Postérieurement à la reprise, au
mois d'août, puis au mois de septembre, sollicité en ma qualité de
conseil, je me suis aperçu que le montage était une usine à gaz. En
fait, pour obtenir 80 millions, il fallait pratiquement en
séquestrer 150. Exerçant mon devoir de conseil, j'ai indiqué aux
entreprises qu'il était plus qu'hasardeux de donner suite à ce
tirage, ce qui fait que ce droit n'a jamais été exercé, mais la
lettre a été fournie. »
M. Corbet a,
lui, indiqué que le droit à tirage n'a pas été exercé car ses
conditions de mise en
œuvre, si
elles étaient acceptables avant le 11 septembre avec un versement de
Swissair à hauteur de 1,8 milliard de francs, n'étaient plus
praticables après le 11 septembre et la défaillance de Swissair. Il
a indiqué, interrogé par le Président : « Je suppose que cette
lettre d'évidence de crédit a été négociée et que vous en
connaissiez les conditions au moment où elle a été apportée. Dans
quelles conditions a-t-elle été négociée et pourquoi n'a-t-elle pas
été utilisée au moment où vous avez rencontré les pires difficultés
pour la survie de votre entreprise ? Vous avez été amené à faire
appel aux fonds publics plutôt qu'à cette lettre d'évidence de
crédit.
M.
Jean-Charles CORBET : Elle a été négociée par la banque
d'affaires qui avait le mandat pour cela [la CIBC World Markets,
qui avait elle-même mandaté l'intermédiaire financier Aurel Leven].
Elle a été négociée dans un cadre relativement précis. Le cadre dans
lequel s'intégrait ce capital risque, était un cadre où l'apport de
Swissair devait être de 1,8 milliard. C'était une des clauses du
contrat avec Aurel Leven. La particularité de ce montage était
qu'Aurel Leven mettait 80 millions à disposition de Holco, sous
réserve que le jour de la mise à disposition, Holco ait créé un
fonds d'investissement en déposant 35 millions de francs, avec des
intérêts qui étaient, de mémoire, de 9,8 % par an sur cinq ans. Ceci
faisait qu'au bout de cinq ans, on devait payer 42 millions de
francs supplémentaires. C'était quelque chose de très cher. Cela
pouvait se concevoir si la contribution de Swissair avait été de
1,8 milliard. Quand le 11 septembre est arrivé et que, trente jours
plus tard, il y a eu la défaillance de Swissair, j'ai pris la
décision de ne pas mettre en oeuvre ce fonds d'investissement. En
effet, cela ne m'amenait que 45 millions de francs et cela mettait
en danger, à court terme, la trésorerie d'Holco. »
Il faut bien
considérer que le rôle d'Aurel Leven a été celui d'un intermédiaire
financier. Aurel Leven a été chargé par la CIBC World Markets de
rechercher des investisseurs prêts à apporter des fonds rapidement
dans un projet risqué. Ce n'était donc pas Aurel Leven qui mettait
les fonds à disposition mais ces investisseurs.
En outre, la
déclaration de M. Corbet indique qu'il a pris la décision de ne pas
recourir à la lettre d'évidence de fonds après le 11 septembre et la
défaillance de Swissair début octobre.
Or, par la
suite, nous avons appris avec surprise que M. Corbet avait négocié
une clause de non utilisation des fonds avant la présentation de la
lettre au tribunal.
D'après les
informations recueillies par le Rapporteur, si le contrat entre la
CIBC World Markets et Aurel Leven en date du 25 juillet 2001
prévoyait bien la faculté pour Holco de ne pas utiliser les fonds
(contre une rémunération des investisseurs fixée à 3,86 millions
d'euros), ce choix devait intervenir avant le 1er septembre,
les investisseurs ne pouvant maintenir à la disposition d'Holco les
fonds au-delà de cette date. Le simple fait que M. Corbet ait
négocié une clause de non utilisation des fonds invite à
s'interroger sur sa sincérité lors de la présentation de la lettre
d'évidence de fonds devant le tribunal de commerce. D'après un
courrier de la direction d'Aurel Leven adressé à la commission
d'enquête, « ce n'est qu'à la fin du mois d'août que la société
Holco a fait connaître à CIBC son souhait de ne pas souscrire à
l'émission obligataire ». C'est donc avant le 11 septembre 2001
que la décision de ne pas utiliser la lettre d'évidence de fonds
aurait été prise.
Par ailleurs,
l'une des conditions du contrat est bien l'engagement de Swissair de
verser une contribution allant « jusqu'à 1,8 milliard de francs »,
mais le montant exact de la contribution n'est pas indiqué. La
contribution de Swissair s'étant « limitée » à 1,3 milliard de
francs, Holco a, dans une lettre à Aurel Leven en date du
24 septembre 2001, indiqué que ce montant ne correspondant pas aux
termes du contrat, Holco était dégagé de toute obligation
contractuelle envers Aurel Leven et les investisseurs. Holco
proposait aux investisseurs une indemnisation à hauteur de
10 millions de francs. Un accord définitif sur le montant de
l'indemnisation est en fait intervenu très tardivement, soit le
15 octobre 2002, Holco n'ayant pas versé les 10 millions de francs
proposés malgré l'accord des parties et des poursuites ayant été
engagées, a indiqué la direction d'Aurel Leven. Le montant
transactionnel de l'indemnisation a été relevé.
Me Léonzi a
affirmé que la présentation de la lettre d'évidence de fonds était,
au moment du jugement, justifiée : « Il n'est pas dans mes
habitudes professionnelles de pratiquer l'escroquerie à jugement. Si
une pièce ne doit pas être produite ou si elle semble polluée et
viciée, on ne la présente pas. La lettre d'évidence de fonds
transmise par CIBC, je crois, le matin de l'audience en chambre du
conseil, n'était pas un élément essentiel de l'offre ; cet élément
n'était pas compris dans l'offre. Mais, effectivement, ce document a
été présenté au tribunal et visé comme toutes les autres pièces dans
les attendus du jugement. »
M. Corbet a
également tenu à souligner que présenter cette lettre devant le
tribunal ne constituait en aucun cas une tromperie: « M. le Président :
(...) Mais lorsque vous l'avez présentée [la lettre d'évidence
de fonds] au tribunal, connaissiez-vous les conditions de sa mise
en
œuvre ?
Si oui, pourquoi l'avez-vous proposée alors que vous saviez que vous
ne l'utiliseriez pas ? Et si vous ne connaissiez pas ces conditions,
est-ce que cela ne jette pas un doute sur le sérieux de votre
projet ?
M.
Jean-Charles CORBET : Si vous voulez me faire dire qu'il y a eu
tromperie du tribunal, je dis très clairement non. »
Il faut ici
préciser que cette lettre constituait le seul apport, en termes de
financement, du plan de reprise de M. Corbet. Il n'est donc pas
possible d'affirmer que cette lettre n'était pas un élément
important de l'offre.
b) Des investisseurs introuvables
La CIBC World
Markets, chargée de rechercher des investisseurs, n'a jamais mené sa
mission à bien. Plusieurs noms ont été cités au cours des auditions
(Bombardier, Air Canada, Preussag et le Club Méditerranée).
Pour autant,
aucune de ces entreprises n'a investi dans Air Lib.
L'impact du
11 septembre doit être pris en compte. Il est en effet certain que
les investisseurs sont devenus plus réticents à développer des
projets dans le secteur aérien. Dans les semaines suivant le
11 septembre, le trafic a diminué de 50 % aux Etats-Unis. Le trafic
passager d'Air France, qui a mieux supporté le choc que les autres
compagnies européennes, a diminué de 7 %12.
A cet égard, la
situation financière d'Air Lib a connu une profonde dégradation avec
la défaillance de Swissair avant le paiement intégral des sommes
dues au titre du protocole homologué par le tribunal de commerce de
Créteil le 1er août 2001.
La mise à
disposition des fonds devait intervenir suivant un échéancier à
définir entre les parties, le premier versement devant être opéré au
plus tard le jour de la prise de possession des sociétés. Les
versements ont été opérés durant le mois d'août et tout début
septembre. Un premier versement direct aux administrateurs est
intervenu le 7 août 2001 pour un montant de 7,622 millions d'euros.
Trois versements ont suivi, ceux-ci à destination d'Holco, les
20 et 31 août 2001 et le 3 septembre 2001, dont les montants
s'élevaient respectivement à 45,735 millions d'euros,
15,245 millions d'euros et 91,469 millions d'euros. Holco a donc
perçu dans un délai d'un mois suivant sa constitution un total de
152,449 millions d'euros, soit presque un milliard de francs sur le
1,250 milliard dû (étant tenu compte des 50 millions de francs
versés directement aux administrateurs).
A la suite du
11 septembre 2001, la défaillance de SAirGroup et SAirLines, du
groupe Swissair, fin septembre 2001 a entraîné le non paiement des
sommes restant dues.
La créance de
Holco sur Swissair s'élève donc à 38,11 millions d'euros
(250 millions de francs). Dans le bilan d'Holco pour l'exercice clos
le 31 mars 2002, les amortissements et provisions représentent
45,07 millions d'euros, ce montant résultant avant tout de la
provision pour dépréciation de la créance détenue sur Swissair à
hauteur de 38,11 millions d'euros. Par ailleurs, Swissair n'a pas
non plus réglé les sommes de garantie des billets émis et non
utilisés au jour de la cession et qu'Air Lib prenait à sa charge, ce
pour un total de 24,82 millions d'euros au 31 mars 2002, d'après les
informations transmises par Me Léonzi. Au total, la créance détenue
sur Swissair s'élève donc à 62,93 millions d'euros.
C'est avec
SAirGroup et SAirLines (ainsi que Flightlease pour laquelle les deux
sociétés précitées se sont portées fort) que Holco avait contracté.
Pour autant, ces sociétés agissaient, d'après le protocole
transactionnel signé le 1er août 2001, « tant pour
elles-mêmes que pour le compte des personnes morales appartenant au
groupe Swissair ». Certaines sociétés du groupe Swissair
(Crossair, Flightlease LTD et Swissport) n'ont pas été placées en
redressement judiciaire en octobre 2001 et poursuivent leurs
activités. Crossair a depuis modifié sa dénomination sociale et est
devenue, le 1er juillet 2002, Swiss international
airlines. En conséquence, considérant que les sociétés du groupe
Swissair ayant survécu devaient payer à Holco le solde dû, de
nombreuses actions en justice sont en cours. Air Lib et Holco ont
assigné les sociétés du groupe Swissair afin d'obtenir le paiement
de la dette de Swissair
ainsi
qu'une indemnisation des sociétés Holco et Air Lib pour le préjudice
d'image commerciale, économique et financier subi.
Me Lafont a
indiqué: « Une cinquantaine de procédures ont été introduites,
non seulement en France, mais aussi dans les pays avoisinants,
Belgique, Suisse, Italie et Espagne, pour bloquer la billetterie
pendante. Au moment de la liquidation judiciaire au mois de février
de cette année, entre 350 et 400 millions de francs étaient bloqués,
mais non attribués. Il s'agissait de saisies conservatoires
effectuées auprès de tous les gens pouvant détenir des fonds pour le
compte de Swiss ou Swissair. Il a été jugé par un tribunal français
que la compagnie Swiss était l'héritière de Swissair et devait donc,
nonobstant la procédure collective atteignant le groupe Swissair en
Suisse, prendre en charge les dotations. »
II.-
PREMIER ACTE DE GESTION DE M. CORBET : VERSER DES PRIMES
CONSIDÉRABLES ET DES HONORAIRES EXORBITANTS
Le premier acte
d'Holco a été de récompenser financièrement l'équipe des repreneurs
ainsi que les cabinets d'avocats et de conseil impliqués dans la
reprise.
En tant que
telle, la rémunération des heures passées à travailler sur le
dossier n'appelle pas de commentaires particuliers. En revanche, les
montants des rémunérations de résultat soulèvent de nombreuses
interrogations, tant pour les dirigeants d'Holco que pour le cabinet
d'avocats de Me Léonzi et la banque d'affaires CIBC World Markets.
En outre, les
montants en question n'ont été révélés que tardivement. En effet, le
rapport du cabinet Mazars et Guérard Approche de la situation
financière du groupe Holco remis au comité interministériel de
restructuration industrielle en juillet 2002 a été le premier
document à porter à la connaissance des pouvoirs publics les
rémunérations et honoraires perçus. La version officieuse du rapport
fournit les données nominatives tandis que la version finale a été
expurgée et ne contient que des données agrégées.
Quelques
chiffres résument le problème :
- au cours du
seul mois d'août 2001, ce sont 9,6 millions d'euros qui ont été
versés en primes et honoraires ;
- du 1er août 2001
au 31 décembre 2002 (17 mois), le total des honoraires versés par
Holco atteint 17,728 millions d'euros, auxquels il faut ajouter le
paiement, par Mermoz pour le compte d'Holco, de 9,14 millions
d'euros au cabinet Plegler et Blach, cette opération ayant été
comptabilisée au 31 mars 2002, et le total des salaires et primes
versés aux dirigeants d'Holco s'est élevé à 2,685 millions d'euros.
Ainsi, du 1er août
2001 au 31 décembre 2002, les dirigeants d'Holco, leurs avocats et
leurs banques conseils ont touché près de 29,55 millions d'euros,
soit une somme proche des 30,5 millions d'euros qui seront prêtés
par l'Etat à Air Lib en janvier 2002.
A.-
DES PRIMES CONSIDÉRABLES POUR L'ÉQUIPE DIRIGEANTE
Les pièces
comptables d'Holco SAS consultées par le Rapporteur et le Président
indiquent qu'entre le 1er août 2001 et le 31 décembre
2002, les rémunérations des dirigeants d'Holco se sont élevées à
2,685 millions d'euros, soit 2,437 millions d'euros nets
imposables.
Elles ont été
réparties, pour l'essentiel entre quatre personnes, de la manière
suivante :
_ Jean-Charles
Corbet, président : 1 337 127 euros bruts dont une prime d'arrivée (« golden
hello ») de 855 904 euros, soit 1 234 269 euros nets, auxquels
se sont ajoutés 87 473 euros de notes de frais.
Les comptes
d'Holco font apparaître que c'est postérieurement au 11 septembre
2001, le 28 septembre 2001, que 785 112 euros ont été versés à
M. Corbet. Les très sérieuses difficultés auxquelles allait devoir
faire face la compagnie ne faisaient alors plus aucun doute et la
défaillance de Swissair, quelques jours plus tard, devait être
certaine à cette date. Le Rapporteur ne peut donc que s'interroger
sur la date à laquelle est intervenu ce versement.
_ François
Bachelet, directeur général : 491 989 euros bruts dont une prime
d'arrivée de 380 122 euros, soit 448 995 euros nets, auxquels se
sont ajoutés 38 113 euros d'indemnités de licenciement, six mois
après l'arrivée de cet ancien cadre d'Air France qui avait
interrompu sa retraite pour participer à partir du mois de mai 2001
à l'élaboration du projet de reprise.
A propos de sa
« golden hello », M. Bachelet a indiqué : « J'ai eu ce que
je demandais. C'était relativement inférieur à ce que demandaient
d'autres membres de l'équipe, ce qui a été discuté »
puis
« Nous
aurions eu ce débat au mois de novembre, deux mois plus tard, sans
doute ces sommes n'auraient pas été versées et n'auraient pas été
demandées. » M. Bachelet ne semble pas avoir connaissance de la
date de versement de la prime de M. Corbet.
_ Alain Bardi,
secrétaire général : 522 648 euros bruts dont une prime d'arrivée de
380 122 euros, soit 474 385 euros nets, auxquels s'est ajoutée une
indemnité de licenciement de 38 113 euros, versée en avril 2002.
Les primes
accordées à MM. Bachelet et Bardi ont, elles, été versées au mois
d'août 2001.
_ Pascal
Perrichon, dit Perri, directeur de cabinet : 219 867 euros bruts,
dont une prime de 50 648 euros, soit 185 287 euros nets, auxquels se
sont ajoutés 18 353 euros de notes de frais.
M. Perri
exerçait les fonctions de directeur de cabinet de Jean-Charles
Corbet et de directeur de la communication et des relations
extérieures. Il est encore salarié d'Holco dont il dirige l'une des
filiales, Logitair.
Deux autres
personnes ont été payées directement par Holco, mais pour des sommes
sensiblement inférieures :
_ Louis-Antoine
Repaci, responsable à la direction (du 1er mai 2002 au
31 décembre 2002) : 60 667 euros bruts, soit 50 300 euros nets.
_ Francis
Gisselmann, directeur général (du 1er avril 2002 au
31 août 2002) : 53 355 euros bruts, soit 44 548 euros nets.
Les personnes
auditionnées ont été interrogées sur le montant des primes versées.
Me Léonzi, pour justifier les sommes perçues par les dirigeants, a
indiqué que peu de professionnels étaient prêts à venir diriger Air
Lib. Et les primes d'arrivée accordées ne lui ont pas semblé
anormalement élevées : « Il n'y avait pas d'autres professionnels
de l'aérien qui aient été trouvés en dehors de MM. Bachelet et
Bardi. Ils ont exigé des « golden hello ». Encore une fois, je n'ai
participé ni aux négociations, ni eu un mot à formuler. J'en ai eu
connaissance. Ces sommes m'ont-elles paru exorbitantes par rapport
aux fonctions ? La réponse est non. S'agissant de M. Corbet, sa
rémunération de base, de mémoire, 30 000 euros, donc environ
150 000 francs, était inférieure à son salaire de pilote à
Air France.»
La rémunération
de M. Rochet aurait été bien supérieure à celle de M. Corbet d'après
lui.
Pourtant,
M. Rochet, ancien dirigeant d'Air Liberté-AOM, a estimé au contraire
la rémunération globale de M. Corbet entre août 2001 et mars 2002
(1,005 millions d'euros d'après le rapport Mazars et Guérard remis
au comité interministériel de restructuration industrielle
en juillet 2002) en décalage avec les usages de la profession : « Je
ne peux pas porter un jugement sur un document que je n'ai pas. S'il
a effectivement touché ces rémunérations pour cette période, cela me
semble totalement disproportionné avec ce qui se pratique dans notre
milieu. »
M. Corbet s'est
expliqué sur le montant de sa prime, versée après le 11 septembre :
elle correspondait aux indemnités qu'il aurait touchées s'il avait
été licencié d'Air France ! En effet, son objectif de départ n'était
pas de s'investir comme dirigeant opérationnel d'Air Lib mais bien
de sauver la compagnie puis de retourner à Air France ; cependant,
après le 11 septembre, transmettre Air Lib à un investisseur dans le
secteur du transport aérien devenait impossible et cela
« condamnait » M. Corbet à demeurer dirigeant d'Air Lib, et donc à
renoncer à exercer la fin de sa carrière à Air France. Cette
golden hello aurait compensé un préjudice matériel et le risque
pris.
Cette
explication n'a pas convaincu la commission d'enquête parce que
M. Corbet était à l'époque en congé sabbatique et qu'aucun pilote
n'a jamais été licencié à Air France.
Bien entendu,
d'autres entreprises de cette importance accordent à leurs cadres
dirigeants les plus performants des avantages comparables, voire
supérieurs. Mais, dans le cas d'Air Lib, ces avantages ont été
versés alors que le redressement de l'entreprise n'était pas acquis
- et pour cause !
B.-
DES HONORAIRES EXORBITANTS POUR LES CONSEILS
Les honoraires
versés par Holco SAS tels qu'ils apparaissent sur la DAS2
(déclaration à l'administration fiscale des honoraires versés sur
une année) représentent une somme très élevée : 14,327 millions
d'euros en 2001 et 3,401 millions d'euros en 2002. De telles
dépenses, alors que la société Air Lib a été reprise à la barre d'un
tribunal de commerce sont difficilement justifiables.
En 2001,
ces sommes ont été pour l'essentiel réparties ainsi :
- CIBC World
Markets (Londres): 8 334 140 euros;
- Cabinet Léonzi
(Paris) : 3 337 365 euros ;
- Hoche Sela,
société d'avocats (Paris) : 553 362 euros.
En 2002,
la ventilation des principaux versements a été la suivante :
- Cabinet
Léonzi : 1 783 791 euros ;
- Banque Arjil
et associés (Paris) : 300 000 euros.
En cumulé sur
2001 et 2002, les principaux bénéficiaires sont donc :
- la CIBC World
Markets (8,334 millions d'euros) ;
- le Cabinet
Léonzi (5,121 millions d'euros).
1.- Le cabinet de Me Léonzi
Me Léonzi a
fondé son cabinet en août 1995. Lorsque Me Léonzi a été contacté par
M. Corbet, cinq collaborateurs travaillaient dans ce cabinet, contre
quinze aujourd'hui. Il intervenait en qualité de conseil d'Holco et
d'Air Lib. Cette mission a, selon les déclarations de Me Léonzi,
représenté 80 % de l'activité de son cabinet et 85 % de son chiffre
d'affaires. « Pendant ces deux ans, Air Lib m'a occupé sept jours
sur sept, environ 17 heures par jour, certains jours beaucoup
plus », a tenu à préciser Me Léonzi.
Me Léonzi a
déclaré avoir touché une prime de résultat, suite à la reprise, d'un
montant de 1,6 million d'euros.
M. Marty, du
cabinet Mazars, est l'un des experts comptables ayant participé à la
mission dont les conclusions constituent le second rapport Mazars et
Guérard rendu au comité interministériel de restructuration
industrielle (CIRI) le 15 juillet 2002. Interrogé sur le montant des
honoraires versés à Me Léonzi, il a souligné que le montant de la
prime de résultat versée suite à la reprise peut soulever des
interrogations. En revanche, l'activité intense du cabinet aurait
justifié les rémunérations courantes.
« Au-delà du
« success fee » sur lequel on peut s'interroger à la fois
quant au montant et au fondement - mais c'est une pratique
relativement habituelle dans ce type d'intervention -, les montants
facturés tout au long de la période, au titre des prestations
effectuées par Me Léonzi qui intervenait dans un vaste champ des
relations juridiques du groupe Holco avec ses partenaires, nous sont
apparus comme compréhensibles. » De nombreux témoins ont pu, il
est vrai, témoigner de l'activisme juridique de Me Léonzi, lequel
allait parfois au-delà de sa mission, n'hésitant pas à participer
aux comités d'entreprise.
Cependant, il
faut souligner que M. Marty a également déclaré ne pas se souvenir
du montant exact de la prime perçue par Me Léonzi mais il l'estimait
de mémoire à quelques centaines de milliers d'euros. Or, d'après les
déclarations de Me Léonzi, elle a atteint un montant bien plus
élevé, soit 1,6 million d'euros.
Afin de porter
une appréciation sur les rémunérations « courantes », il est
nécessaire d'étudier les factures émises par le cabinet Léonzi. Les
factures consultées par la commission d'enquête sont pour le moins
sibyllines. En effet, aucun nombre d'heures de travail justifiant le
montant de ces factures n'est fourni. Le nombre des collaborateurs
ayant travaillé n'est pas indiqué. Comment apprécier dans ces
conditions le fondement de ces factures? Le cabinet Mazars a indiqué
que la présentation de telles factures par les avocats était
malheureusement fréquente. Au moins un collaborateur de Me Léonzi
travaillait avec ce dernier pour Holco et Air Lib.
Le Rapporteur ne
peut manquer de s'interroger sur les montants en question. Rappelons
qu'entre le 1er août 2001 et le 31 décembre 2002, le
cabinet Léonzi a perçu 5,12 millions d'euros d'honoraires.
Il convient
également de souligner que ce sont les tout premiers fonds versés
par Swissair en vertu de la transaction homologuée par le tribunal
de commerce de Créteil qui ont permis l'octroi de telles
rémunérations.
Me Léonzi n'a
pas considéré cet ordre des priorités comme étant anormal : « L'ensemble
des conseils qui ont participé à la reprise avait passé un accord
avec Jean-Charles Corbet prévoyant qu'ils seraient rémunérés pour la
partie antérieure de leurs activités. Concernant mon cabinet, il
s'agissait d'une somme extrêmement importante, de l'ordre de
4 millions de francs au moment de la reprise. Une reprise d'une
entreprise de cette taille-là, cela implique, pour une structure
comme la mienne, six personnes qui travaillent de 7 heures du matin
à 2 heures, voire 4 heures du matin, parce que les services des
ministères que nous rencontrions sur les aspects réglementaires ne
nous recevaient qu'après leur journée de travail. Tout le monde
était logé à la même enseigne : s'il y avait une reprise, comme cela
est l'usage, l'ensemble des intervenants serait payé par un
honoraire de résultats. Les honoraires n'étaient pas une surprise
pour qui que ce soit, puisque les « start cost » font partie
des business plan qui ont été remis au tribunal de commerce. Les
gens avaient travaillé pendant trois, quatre ou cinq mois et
commençaient à avoir des difficultés de trésorerie - j'imagine CIBC
un peu moins que nous - mais en ce qui concerne ma structure, elle
en avait beaucoup au mois de juillet et au mois d'août. Les gens qui
avaient fait travailler leurs structures, qui avaient négligé leurs
autres clients, étaient pressés de toucher leurs honoraires. Aussi,
effectivement, les premiers fonds qui sont venus des Suisses, de
mémoire, 600 millions de francs sur Holco (en sus des 50 premiers
millions versés entre les mains des administrateurs), en dehors des
dotations en capital, ont servi à payer les honoraires des conseils. »
Il est cependant
permis de penser que l'argent versé pour redresser la compagnie
aérienne pouvait à l'époque trouver d'autres usages.
2.- Le cas CIBC World Markets
M. Corbet a
contracté avec la CIBC World Markets. Cette dernière avait pour
mission de fournir l'assistance et les conseils permettant d'obtenir
des informations relatives aux plans de restructuration et aux
évaluations des concurrents, d'élaborer un plan de financement,
d'approcher des investisseurs en capital et d'autres établissements
financiers et d'engager des discussions avec les actionnaires de
l'époque et des tiers intéressés par AOM. Il est précisé que les
obligations de CIBC World Markets sont des obligations de moyens et
non des obligations de résultat.
Me Léonzi n'a
pas caché ses interrogations sur le contrat passé entre la CIBC et
M. Corbet : « Est-ce que j'ai connaissance du contrat CIBC ? La
réponse est « bien évidemment » dans la mesure où
postérieurement à la reprise, ce contrat a toujours fait partie des
points de questionnement, que ce soit de la part des commissaires
aux comptes ou de l'ensemble des intervenants. »
La première
source de difficulté est le fait que la CIBC World Markets déclare
intervenir au nom du conseil de surveillance du fonds Concorde,
comme il est expliqué dans la première partie du rapport.
Me Léonzi a
ensuite tenu à préciser qu'il ne lui appartenait pas de superviser
l'ensemble des contrats et des actes qui pouvaient être passés. Il a
notamment déclaré ne pas être intervenu en tant que conseiller
juridique pour ce contrat CIBC World Markets.
La seconde
interrogation a trait au montant des rémunérations versées à la CIBC
World Markets, soit au total 8,335 millions d'euros. Me Léonzi n'a
pas participé à la rédaction de ce contrat, a-t-il déclaré, et n'a
pas signé ce contrat. En revanche, il a pu « en tant que
professionnel du droit » le commenter : « La rémunération de
CIBC, telle que je l'ai comprise, devait être une rémunération
forfaitaire par rapport à une reprise qui était envisagée
initialement comme une reprise in bonis de la société. Le
chapitre de la recherche d'investisseurs faisait partie du contrat,
mais à ma connaissance - je parle de mémoire -, ne devait donner
lieu ni à rémunération particulière sur la recherche du contrat, ni
a fortiori à obligation de résultat. Le contrat était d'abord un
contrat concernant la reprise d'Air Lib, avec des honoraires
calculés sur la réduction du passif et sur la hauteur de la
contribution spontanée de Swissair, avec un certain nombre de
sous-postes. Voilà la connaissance que j'en ai, et encore une fois,
lorsque j'évoque la CIBC auprès de vous, c'est effectivement parce
que je l'ai rencontrée, que j'ai lu le contrat, mais je n'ai pas
participé à sa rédaction. Mais bien évidemment, je connais le
contrat, parce que tous les tiers intéressés ont eu à lire ce
contrat et à tenter de le comprendre. »
Ayant « tenté »
de comprendre ce contrat, Me Léonzi a produit, le 12 juillet, une
note d'explication destinée au cabinet Mazars et Guérard qui était
mandaté par le CIRI pour réaliser une approche de la situation
financière du groupe Holco. Me Léonzi a lui-même décrit cette note
comme « une note de scribe » retranscrivant « la loi des
marchands ». Les experts du cabinet Mazars ont indiqué que les
échanges qu'ils avaient eus avec Me Léonzi à propos de la facture de
la CIBC World Markets ne leur avaient pas permis de porter une
appréciation sur cette facture et notamment de déterminer si cette
facture était fondée ou non. Interrogés sur le caractère
satisfaisant ou non des réponses apportées par Me Léonzi dans sa
note en date du 12 juillet 2002, les experts du cabinet Mazars ont
répondu :
« M. Luc
MARTY : Elles permettent de comprendre un certain nombre
d'éléments de calcul des mentions portées sur la facture. Elles ne
répondent pas totalement -et là c'est une appréciation personnelle-
à l'interrogation qui prévaut sur les montants. »
En conséquence,
le cabinet n'a pas commenté dans son rapport les sommes versées à la
CIBC World Markets :
« M. le
Rapporteur : Pourquoi ne l'avez-vous pas écrit dans votre
rapport [faisant référence aux éléments d'explication obtenus et
qualifiés de partiels]?
M. Luc
MARTY : Parce que nous ne disposions pas de suffisamment
d'informations pour pouvoir apprécier si ces versements étaient
effectivement fondés ou pas. »
La facture de la
CIBC World Markets comprend quatre éléments : la rémunération de
base, la rémunération de résultat - composée des « advisory fees »
et des « financing placement fees » - et le remboursement des
frais et débours.
La rémunération
de base, d'un montant de 250 000 US dollars, correspond au tarif
mensuel de la CIBC World Markets (100 000 dollars) multiplié par
trois (pour les mois de mai, juin et juillet) et forfaitisé à
250 000 dollars.
Les frais
exposés par la banque d'affaires s'élèvent à 75 000 dollars.
Les « financing
placement fees », rémunération pour avoir trouvé un investisseur
au moment de la reprise, s'élèvent à 320 000 dollars. D'après
Me Léonzi, cette rubrique correspond à ce qui était dû à la CIBC
World Markets pour sa recherche ayant permis que des investisseurs,
réunis par l'intermédiaire d'Aurel Leven qui avait été mandaté par
la CIBC, apportent devant le tribunal de commerce de Créteil le
27 juillet 2001 une lettre d'évidence de fonds de 80 millions de
francs. Cette lettre d'évidence de fonds répondait, d'après
M. Corbet, à une exigence de Swissair qui avait voulu que le
repreneur prouve pouvoir disposer de 100 millions de francs : « Les
Suisses avaient dit qu'ils ne laisseraient pas l'entreprise à qui
n'apporterait pas lui-même une centaine de millions de francs.
C'était leur logique et c'était leur demande qu'on pouvait
comprendre. A partir du moment où cela été annoncé, fixé et dit en
audience, il a fallu présenter cet apport de 100 millions de francs.
Fidei avait présenté un projet qui s'appelait « Participations
aériennes » qui, par le biais d'un fonds d'investissement américain,
prétendait avoir la possibilité d'apporter 100 millions. On a
mandaté la banque d'affaires pour trouver rapidement un investisseur
susceptible d'apporter ces 100 millions. »
Les
320 000 euros correspondent à « la rémunération calculée sur
l'opération Aurel Leven, dont l'assiette est de 80 millions de
francs (3 % contractuels) », écrit Me Léonzi. Cette part de la
facture peut donc être expliquée. Il faut rappeler que le droit de
tirage n'a jamais été exercé.
La dernière
composante - la plus élevée - d'un montant de 6,67 millions de
dollars est quant à elle plus énigmatique. Ces honoraires « advisory
fees » seraient calculés sur deux éléments :
- 3 % liés à la
reprise des sociétés sans passif (résultante de la procédure
judiciaire suivante : plan de cession après dépôt de bilan). Le
passif figurant au bilan de Swissair étant de 4,7 milliards de
francs, l'application des 3 % prévus par le contrat donnerait
d'après Me Léonzi le résultat suivant : 6,272 millions de dollars.
Or, 3 % de 4,7 milliards de francs représentent la somme de
141 millions de francs, soit 21,5 millions d'euros. Appliquant le
raisonnement de Me Léonzi, le montant calculé (21,5 millions
d'euros) est supérieur au triple de celui facturé (6,272 millions de
dollars). Il est évident que l'explication donnée par Me Léonzi
n'est pas la bonne. La lecture, peu aisée, du contrat semble plutôt
indiquer que Holco devait payer 1 % « du montant de tout passif
pris en charge (...) ou toutes les dettes dont la partie cédant ses
actions ou ses actifs ou AOM ou ses affiliés seraient déchargées. »
Il faut comprendre que Holco devait payer pour la réduction de
passif, opération n'ayant aucun lien avec les travaux de la CIBC
World Markets. En effet, dans le cas d'un plan de cession
d'entreprise suite à un dépôt de bilan, le cessionnaire (ici Holco)
ne reprend pas le passif, sauf volonté contraire de sa part13.
Me Léonzi l'a reconnu lors de son audition: « Ce serait un non
sens d'obtenir une rémunération pour une réduction de passif obtenue
à la barre du tribunal, puisque de par la loi c'est l'effet même
d'une déclaration de cessation des paiements. » puis « Est-ce
que cette assiette à un sens dans un cadre de reprise après dépôt de
bilan ? Ma réponse en tant qu'avocat est très claire. Cela n'a aucun
sens. »
- un pourcentage
de la contribution versée par Swissair, soit 1 % de 1,5 milliard de
francs, soit deux millions de dollars.
Au total, les
honoraires s'élevaient à 8,2 millions de dollars et ont été réduits,
à la demande de M. Corbet, à 6,67 millions de dollars. « Après la
reprise, dans la mesure où nous n'étions plus dans un plan de
continuation mais dans un plan de cession, j'ai demandé à CIBC de
bien vouloir considérer que la partie réduction de passif était un
élément qui pouvait être diminué », a indiqué M. Corbet.
Me Léonzi a témoigné en ce sens : « Et la seule explication qui
m'ait été donnée et que j'ai retransmise, c'est que ce contrat n'a
aucun sens dans le cadre d'une reprise à la barre d'un tribunal
d'une entreprise en redressement (par voie de cession d'actifs) et
n'a de sens que dans le contexte qui m'a été indiqué, à savoir
accord sur la chose et sur le prix à un moment où la reprise était
envisagée in bonis dans le cadre de la conciliation. »
L'argument
avancé, tant par M. Corbet que par son avocat Me Léonzi, est que
lors de la négociation du contrat, il n'était pas question de
reprendre l'entreprise après un dépôt de bilan. Il s'agissait de
reprendre des entreprises en activité. A ce titre, une banque
d'affaires pouvait négocier une réduction du passif pris en charge.
Mais qui peut croire que la situation du groupe Air Liberté-AOM
n'était pas déjà catastrophique en avril ou mai 2001 ? Il semble
évident à tous les observateurs de ce dossier qu'une reprise autre
qu'à la suite d'un dépôt de bilan n'a jamais pu être sérieusement
envisagée. Il convient également de rappeler le caractère rétroactif
du contrat passé entre M. Corbet et la banque d'affaires puisque
celui-ci, daté du 11 juillet 2001, soit plusieurs semaines après le
dépôt de bilan d'AOM-Air Liberté, s'appliquait à compter du
2 mai 2001. Le Rapporteur se demande donc si la date réelle de
signature du contrat n'est pas postérieure à la date du jugement du
tribunal de commerce de Créteil attribuant le bénéfice de la reprise
à M. Corbet.
Il semble
aberrant que la banque d'affaires ait pu toucher un pourcentage,
tant de la réduction du passif que de la contribution Swissair,
puisque ces deux éléments auraient bénéficié à tout repreneur. Sur
ce point Me Léonzi a au contraire indiqué que Swissair avait voulu,
en quelque sorte, choisir le repreneur auquel serait versée la
contribution et, qu'ainsi, la rémunération de la CIBC sur la base de
cette contribution était justifiée :
« M.
le Rapporteur : Mais le milliard et demi de Swissair était
public. CIBC n'a eu aucun travail. Ce que je ne comprends pas, c'est
quel est le lien entre l'action qu'a eue CIBC et l'assiette ?
M. Yves
LEONZI : Non, là aussi, on se fait une fausse idée de ce qu'a pu
être la reprise. L'offre publique faite par voie de presse en disant
« je donne 2 milliards et vient les chercher qui veut », ce
n'était pas du tout ça. (...) Je reprends mon propos qui est très
ferme. La volonté de Swissair était de choisir son repreneur et de
faire bénéficier de ces 2 milliards un repreneur choisi par elle.
Est-ce choquant ? Pas du tout. (...) Donc, les Suisses - et CIBC a
participé à ce travail-là - ont organisé eux aussi des grands oraux
avec ou sans les administrateurs, où chaque repreneur devait exposer
ce qu'il comptait faire avec 1 milliard, 2 milliards, etc ; afin que
Swissair émette un avis. » Les informations recueillies par le
Rapporteur accréditent la thèse selon laquelle la CIBC aurait
effectivement réalisé un travail auprès de Swissair.
Le montant de la
facture n'a pas seulement alerté la commission d'enquête et a,
semble-t-il, également interpellé Me Léonzi et l'ensemble des
conseillers travaillant avec M. Corbet, comme l'a indiqué
Me Léonzi : « Ai-je été au courant que CIBC a été payée en même
temps que tous les autres conseils ? Oui. Est-ce que j'ai été au
courant des montants ? Oui. Est-ce que le montant m'a surpris ? Oui,
énormément. Je ne suis pas commissaire aux comptes et je ne suis pas
expert-comptable ; je n'ai pas à valider antérieurement ou en
continu un paiement. En ma qualité d'avocat j'ai posé une question
s'agissant des montants évoqués. Il m'a été indiqué - et je crois
que c'est pour la première fois que j'ai vu la pièce que vous
évoquez - que les montants étaient des montants contractuels. Nous
avons fait part, chacun pour ce qui nous concerne, d'étonnement et
de réserves par rapport à ces montants. Si l'application du contrat
était automatique, le montant correspondant à ce qui était
éventuellement contractuellement dû, était supérieur au montant
effectivement payé [M. Corbet a en effet fait abaisser le
montant de la facture]. J'ai eu connaissance d'une discussion qui
est intervenue entre Jean-Charles Corbet et les représentants de la
CIBC pour forfaitiser un montant qui a été au final versé à la CIBC. »
Puis Me Léonzi fait cette déclaration contradictoire avec ce
paragraphe : « Donc, oui, j'ai été, dans ces conditions-là, avisé
des éléments. Ce montant est-il choquant, parce que c'est une autre
question que vous pouvez me poser en qualité de professionnel ? Par
rapport aux montants habituellement pratiqués par les banques
d'affaires, surtout nord-américaines, non, pas du tout ! » Le
montant de la facture aurait donc semblé anormalement élevé mais le
dernier passage invite à penser qu'il aurait été conforme aux tarifs
des banques d'affaires nord-américaines.
Il faut ici
préciser que la facture de 8,335 millions d'euros a été acquittée
très rapidement en trois versements datés des 21 août 2001
(345 811 euros), 31 août 2001 (4,95 millions d'euros) et 5 septembre
2001 (3,03 millions d'euros). La banque aurait néanmoins continué à
travailler pour Holco sans percevoir d'autre rémunération. M. Corbet
a rappelé qu'il est d'usage que les banques d'affaires continuent à
accompagner un client après avoir été rémunérées dans le cadre d'un
contrat. D'après Me Léonzi, suite aux attentats du 11 septembre
2001, la CIBC aurait interrompu ses travaux en décembre 2001. « Je
parle sous toute réserve, parce que je fais appel à ma mémoire et
j'ai peur de commettre des impairs. CIBC a interrompu son travail en
voyant qu'elle ne pouvait pas venir en aide à Air Lib sur les
activités de recherche d'une banque de proximité. Je crois que son
travail de recherche d'une banque de proximité et de possibilité de
financement a été interrompu, en décembre 2001. »
La CIBC serait
de nouveau intervenue à l'été 2002 puis dans le cadre de la
conciliation confiée à Me Lafont le 14 novembre 2002 par le tribunal
de commerce de Créteil devant les difficultés rencontrées par la
compagnie.
Me Léonzi
affirme que trois personnes de la CIBC étaient basées à Paris pour
aider M. Corbet.
Les
investisseurs approchés par la CIBC World Markets dont Me Léonzi
déclare avoir entendu parler étaient Bombardier et Air Canada.
Preussag était également intéressé et le Club Méditerranée avait
annoncé à l'ensemble des repreneurs qu'il était prêt à participer « pour
une fraction symbolique » au capital. Le Club Méditerranée était
surtout intéressé, selon Me Léonzi, par l'activité charter
d'Air Lib.
Aucun de ces
investisseurs n'est allé au-delà et n'a investi dans Air Lib.
III.- UNE GESTION OPAQUE, DÉFICITAIRE ET SOCIALEMENT CONFLICTUELLE
La manière dont
la compagnie Air Lib a été gérée explique pour une large part les
difficultés rencontrées par la compagnie. Les témoins interrogés ont
tous reconnu que M. Corbet n'était pas un gestionnaire et qu'il a
tenté de s'entourer de personnes dont les qualités étaient reconnues
en ce domaine. Ces dernières ont quitté la compagnie dès
décembre 2001 et les observateurs considèrent qu'il devenait dans
ces conditions impossible de gérer Air Lib. La gestion de la société
a été non seulement défaillante mais également opaque et a soulevé
six principales interrogations :
- quelles
étaient les vraies raisons de la création de filiales à l'étranger?
- la dispersion
des actifs repris répond-elle à un objectif de redressement de la
compagnie aérienne ?
- dans quelle
mesure la capitalisation d'Holco Lux, à hauteur d'un million
d'euros, auquel s'ajoutent quatre millions d'avances d'actionnaire,
et de Mermoz, à hauteur de 12,196 millions d'euros était-elle
justifiée ? A cet égard, quelle a été l'utilisation faite par Mermoz
de cette somme considérable, présentée comme devant permettre
d'assurer la maintenance des avions ?
- pour quelles
raisons le dépôt de bilan préconisé dès octobre 2001 par
M. Bachelet, président du directoire d'Air Lib, n'a-t-il pas été mis
en
œuvre ?
- dans quelle
mesure la gestion économique et commerciale de M. Corbet a-t-elle
accéléré la chute d'Air Lib ?
- enfin, comment
expliquer que l'ancien syndicaliste ait pu, en quelques mois,
dégrader le climat social de l'entreprise ?
A.-
UNE GESTION OPAQUE
La gestion de
Holco et de ses filiales a été source de nombreuses interrogations.
Très peu d'informations étaient disponibles et M. Corbet semblait
prendre seul les décisions. Ainsi, M. Bachelet, pourtant directeur
général d'Holco, a déclaré avoir été tenu à l'écart de la vie des
filiales étrangères.
1.- La mise en place d'Holco et de ses filiales et la répartition
des actifs
En préambule,
une déclaration de Me Léonzi, intervenant lors du comité
d'entreprise du 29 avril 2002, peut être citée : « Aujourd'hui il
faut trouver des montages dynamiques pour permettre la création
d'une vraie entreprise avec plusieurs pôles d'activité, en les
cloisonnant pour éviter qu'un problème d'une entité affecte les
autres. C'est une option de gestion que nous revendiquons. »
a) Holco
Holco a été
immatriculé au registre du commerce et des sociétés le
23 juillet 2001. L'entreprise, dont le siège est situé à Paris et
dont le capital s'élève à 40 000 euros, est détenue à 99,99 % par M.
Corbet. Holco est la maison mère de la société d'exploitation
AOM-Air Liberté, baptisée Air Lib en septembre 2001, et des autres
sociétés reprises le 27 juillet 2001.
Le patrimoine
immobilier d'Holco doit être détaillé.
La société
dispose aujourd'hui seulement d'un crédit-bail sur un immeuble situé
à Tours d'après M. Corbet. Le contrat de crédit bail s'achèvera le
30 juin 2003.
S'agissant d'un
immeuble situé à Rungis (ancien siège social d'AOM), M. Corbet a
indiqué que les actes de cession n'étaient pas encore signés et que
les administrateurs judiciaires étaient donc encore en charge du
dossier. Ils auraient refusé de céder le bien à M. Corbet. Le
contrat de crédit bail viendra à échéance le 31 décembre 2006. Le
jugement du tribunal de commerce de Créteil en date du
27 juillet 2001 indique, quant au périmètre de la reprise, que la
cession comprend l'ensemble des immobilisations corporelles et
incorporelles rattachées aux fonds repris, notamment les « droits
aux baux ou crédit-bail des locaux appartenant à des tiers dans
lesquels sont exploités les fonds [de commerce] repris ».
En conséquence, le périmètre de la reprise ne comprenait pas les
crédits baux dans lesquels les fonds de commerce repris n'étaient
pas exploités. L'immeuble de Rungis n'aurait, semble-t-il, pas à
être intégré au périmètre des actifs repris.
Les déclarations
de M. Corbet ne recouvrent pas les indications fournies par le
rapport Mazars et Guérard de juillet 2002 sur la situation
financière du groupe Holco. Ce rapport fait également état d'un
contrat de crédit-bail sur l'immeuble de Rungis. Il n'est pas
indiqué que les actes de cession concernant ce dernier immeuble
n'ont pas été signés alors que le rapport a pris soin d'indiquer les
opérations non encore menées à leur terme.
b) Les filiales françaises
La SAS Holco
s'étant vu attribuer le bénéfice de la reprise, il restait à
organiser les filiales souvent nombreuses dans les compagnies
aériennes.
Le projet de
reprise présenté par M. Corbet prévoyait explicitement la
possibilité de substituer à Holco toute entité créée pour les
besoins de la reprise. Or, le 27 juillet 2001, le tribunal de
commerce a omis de statuer sur ce point pourtant essentiel pour la
mise en place de la société.
Statuant à la
demande de la SAS Holco, le 13 septembre 2001, le tribunal de
commerce de Créteil a procédé à une rectification accordant à la
société Holco le bénéfice « d'une faculté de substitution au
profit de toute entité créée pour les besoins de la reprise sous
réserve de leur contrôle par le repreneur dans les conditions des
articles 355-1 et 355-2 de la loi du 24 juillet 1966 et notamment au
profit des sociétés Minerve Antilles Guyane SN,
Hotavia Restauration Services SN, Air Liberté Technics et Société
d'exploitation AOM Air Liberté. »
Cette décision
autorise donc la création de filiales pouvant se substituer à la
SAS Holco. Aucune condition restrictive n'est posée, si ce n'est
l'obligation que les filiales soient contrôlées par le repreneur.
Du fait des
délais d'établissement des actes de cession des sociétés reprises,
la société Holco a du signer le 24 octobre 2001 un contrat de
location gérance des différents fonds de commerce (pour un franc par
mois et par fonds de commerce). Ce contrat prenait effet,
rétroactivement, à compter du 1er août 2001. Les actes de cession
n'ont été établis que les 19 et 21 décembre 2001.
L'organigramme
de la société a évolué considérablement, laissant apparaître au
final 11 filiales. Holco était la seule structure préexistant à la
reprise. Le 24 août 2001, la société d'exploitation AOM Air Liberté,
dite Air Lib à compter du 20 septembre 2001, était immatriculée au
registre du commerce et des sociétés. Peu après ont été
immatriculées les sociétés Air Lib Technics (le 30 août 2001),
Hotavia Restauration Services (le 30 août 2001 également) et Minerve
Antilles Guyane (le 17 septembre 2001). Ces sociétés ont racheté le
fonds de commerce de sociétés leur préexistant. Ainsi, Air Lib
Technics a, dans un premier temps, repris les fonds de commerce de
Air Liberté Industrie et de TAT European Airlines puis, dans un
second temps, celui de la société SR Technics France. Hotavia
Restauration Services et Minerve Antilles Guyane ont, quant à elle,
repris les fonds de commerce des sociétés du même nom Hotavia
Restauration Services et Minerve Antilles Guyane.
Par ailleurs,
dans le cadre de la reprise, Holco devenait également propriétaire
des titres des sociétés Alyzair (créée en 1995) à hauteur de 60 % ;
Logitair (créée en 1992) à hauteur de 100 % ; SAAS (Service avions
assistance sol, créée en 1996) à hauteur de 50,04 % ; SAP (Service
assistance piste, créée en 1992) à hauteur de 51 % et Air Liberté
Finances (créée en 1992) à hauteur de 100 %. D'après les
informations recueillies, ce sont les participations des sociétés
les plus directement liées à l'activité et présentant un intérêt
économique réel qui ont été reprises. Certaines filiales, dont les
liens avec l'activité de la compagnie aérienne semblaient trop
distendus, ont été écartées. Pourtant, les membres du cabinet Mazars
et Guérard auditionnés ont indiqué que la société Alyzair n'avait
plus d'activité lors de leurs travaux en juillet 2002.
A l'issue de ces
opérations, Holco comprenait neuf filiales.
Par la suite,
lorsque le produit Air Lib Express a été développé, la société
d'exploitation AOM-Air Liberté, dite Air Lib, a vu ses activités
réparties entre deux entités : la société Air Lib Express,
immatriculée le 1er octobre 2002, et la société d'exploitation Air
Lib, immatriculée le 2 décembre 2002. Ces deux sociétés sont des
filiales à 100 % de la société d'exploitation AOM-Air Liberté.
c) Les filiales étrangères
Les filiales
étrangères ont été créées plus tardivement que les premières
filiales françaises.
● Holco Lux
Holco Lux,
détenue à 100 % par Holco, a été inscrite au registre du commerce et
des sociétés de Luxembourg le 28 décembre 2001. Elle a bénéficié des
fonds versés par Swissair à Holco à hauteur de cinq millions d'euros
(dont un million d'euros pour sa dotation en capital et quatre
millions d'euros apportés à son compte-courant). D'après le rapport
Mazars et Guérard remis au comité interministériel de
restructuration industrielle le 15 juillet 2002, la société
Holco Lux a pour objet d'être « la structure d'accueil
d'opérations de croissance externe du groupe dans les domaines
connexes de l'aérien ». Cet objet indéterminé n'a pas manqué de
susciter quelques inquiétudes parmi les salariés de la compagnie
aérienne qui n'ont pas été informés rapidement de l'existence de
cette filiale. M. Fourier, délégué syndical CGT a ainsi déclaré : « Nous
avons découvert que cette filiale était destinée, je cite :
« à prendre des participations sous quelque forme que ce soit
dans des entreprises ou sociétés luxembourgeoises ou étrangères au
Luxembourg ». C'est un peu surprenant, surtout dans le
cadre d'une entreprise qui allait quand même très mal. Je vous
rappelle que, dès décembre 2001, c'est-à-dire 5 mois après la
reprise, Air Lib mettait déjà à l'ordre du jour du comité
d'entreprise : « possible dépôt de bilan ». » Il a
ajouté: « Holco Lux a pris une participation dans une société qui
s'appelait I.P. Bus qui, semble-t-il, était destinée à la formation
des pilotes. Cela a fait l'objet d'ailleurs d'une question en comité
d'entreprise par ma collègue Sylvie Guillou-Faure. Quand on a appris
la possibilité pour Holco Lux de faire de la formation de pilotes,
Sylvie Guillou-Faure a posé la question en disant : « Si
l'on comprend bien, vous pourriez, à un moment donné, fermer la
compagnie aérienne et garder votre filiale de formation des pilotes
qui pourra être utilisée par n'importe quelle autre compagnie
aérienne ». Effectivement, la réponse de la direction
avait été claire. Ils avaient dit : « Oui, juridiquement,
c'est tout à fait possible qu'à un moment donné, on ne garde que
cette filiale ou telle ou telle filiale et que la compagnie aérienne
ait disparu ». Pour cette raison, dès le début, nous les avons
suspectés de vouloir mettre sinon de l'argent, en tout cas de
l'activité de côté pour assurer un avenir à cette holding au-delà de
la compagnie aérienne. »
D'après le
rapport précité, un projet d'investissement dans l'institut de
formation des pilotes n'a pas été retenu. En revanche, Holco Lux
aurait prêté 614 000 euros à une société Newco qui a pour objectif
d'investir « dans des sociétés à fort développement ». Un
projet IP Bus aurait notamment été développé, qui consiste, cette
fois d'après une note d'information du cabinet Secaphi-Alpha sur les
comptes d'Holco en date du 5 mars 2003 et destinée au comité
d'entreprise, à « développer des formations à distance en
entreprise par l'utilisation de transmissions satellites » pour
les pilotes. Cet élément n'est pas éclairant sur les activités
exactes d'Holco Lux. En outre, quelle a été l'utilisation faite des
quatre millions d'euros restant dans Holco Lux ? M. Corbet n'a
pas souhaité répondre à cette question lors de son audition, se
réfugiant derrière le secret des affaires :
« M. Jean-Charles CORBET : Pour
ce qui concerne Holco Lux, c'est un peu la même démarche : c'est une
structure de participation. Elle était prévue pour permettre à terme
la filialisation des structures de formation pour les personnels
navigants techniques d'Air Lib.
M. le Rapporteur : Vous dites qu'elle était destinée, mais
est-ce qu'elle a l'a fait ? Quelle utilisation avez-vous fait de la
filiale Holco Lux après l'avoir dotée de cinq millions d'euros ?
M. Jean-Charles CORBET : C'est ce qu'elle a commencé à faire,
monsieur le Rapporteur.
M. le Rapporteur : Pouvez-vous être plus précis ?
M. Jean-Charles CORBET : Non.
M. le Rapporteur : Pourquoi ?
M. Jean-Charles CORBET : Je vous l'écrirai.
M. le Rapporteur : Pourquoi l'avez-vous dotée de cinq millions
d'euros ?
M. Jean-Charles CORBET : Et pourquoi pas ?
M. le Rapporteur : La question est : pourquoi un ? Pourquoi pas
deux ou dix ?
M. Jean-Charles CORBET : Parce que cinq ! C'est un arbitrage de
gestion qui ne se discute pas, monsieur de Courson. Je suis étonné
de votre question. Vous êtes quelqu'un qui a l'habitude des
structures financières, du monde des affaires. Cette question, je ne
la comprends pas.
M. le Rapporteur : C'est la première fois qu'un témoin répond
ainsi à la question qu'on lui pose. Pourquoi avoir doté une filiale
à hauteur de cinq millions dans un but qui, d'après ce que vous avez
indiqué, n'a pas été réalisé puisque votre idée initiale était la
formation des pilotes ? Quand je vous pose la question « Pourquoi
cinq millions ? Pourquoi pas un million, pourquoi pas vingt
millions ? », vous me dites que c'est une réponse de gestion qui
n'appartient qu'à vous-même et que vous n'avez pas à répondre à la
commission. Cette réponse est étrange.
M. Jean-Charles CORBET : Ce n'est pas ce que je vous dis. Je
vous dis : c'est cinq. Je ne sais pas pourquoi ce n'est pas un ou
six ou vingt. D'abord la capitalisation était de un million....
M. le Rapporteur : ...un plus quatre !
M. Jean-Charles CORBET : Un plus quatre de fonds propres qui
sont sur un compte courant Holco Lux. Mais vous savez qu'entre la
société d'en haut et la société d'en bas, rien n'est irréversible.
Donc, c'était cinq composé de cette manière : capitalisation de un
million, compte courant de quatre millions.
M. le Rapporteur : Qu'avez-vous fait de ces cinq millions dans
la filiale ? Vous étiez le président d'Holco Lux !
M. Jean-Charles CORBET : Oui.
M. le Rapporteur : Vous savez donc ce qui s'est passé en tant
que président d'Holco Lux ? Qu'avez-vous fait des cinq millions ?
M. Jean-Charles CORBET : Je vous rappelle que nous sommes dans
un cadre public et que j'ai à respecter le cadre confidentiel du
secret des affaires. Je vous répondrai par écrit.
M. le Rapporteur : Vous étiez l'unique actionnaire, monsieur
Corbet, de Holco Lux ?
M. Jean-Charles CORBET : Non. Holco était l'unique actionnaire,
pas Jean-Charles Corbet.
M. le Rapporteur : Mais vous êtes l'unique propriétaire de la
maison mère ?
M. Jean-Charles CORBET : Je suis l'unique actionnaire de la
SAS Holco ; Holco était l'unique actionnaire d'Holco Lux. »
Il faut ici
rappeler quel était l'objet de la contribution Swissair, tel qu'il a
été défini par le tribunal de commerce de Créteil dans son jugement
en date du 27 juillet 2001 : « Le groupe Swissair consent au
repreneur ci-dessus désigné une contribution volontaire d'un montant
de 1,3 milliard de francs, comprenant le cas échéant les prêts
participatifs, pour financer la restructuration, l'activité et la
reprise des actifs faisant l'objet du présent plan de cession. »
Les cinq
millions d'euros versés à Holco Lux et prélevés sur les fonds
Swissair respectent-ils les conditions posées par le tribunal ? Leur
objet est-il de financer la restructuration, l'activité et la
reprise des actifs ? Il est permis d'en douter.
● Mermoz
Une deuxième
filiale, Mermoz, a été créée le 29 octobre 2001.
Mermoz,
propriété à 100 % de Holco, était la structure d'accueil d'une
partie de la flotte à compter du 1er août 2001 (les actes de cession
des avions ont été signés le 17 décembre 2001 avec effet
rétroactif). Onze avions lui ont été cédés, dont quatre FOKKER
28-2000 en cours de cession ou en pièces détachées. Lui sont donc
restés sept avions : un ATR 42-300, cinq DC 10-30 et un MD 83.
Sur la
délocalisation des avions de la compagnie à l'étranger pour des
raisons fiscales, semble-t-il, M. Rochet, ancien dirigeant d'AOM-Air
Liberté, s'est exprimé en ces termes : « On peut reprocher
beaucoup de choses aux directions précédentes en termes de
management, d'option commerciale, de choix sociaux, mais je peux
témoigner qu'à aucun moment les actifs, essentiellement d'ailleurs
constitués autour d'AOM première version, dont vous avez fait
l'historique, ne sont sortis du groupe. Lorsque je dis le groupe,
ils pouvaient très bien être positionnés autour d'AOM
participations, d'AOM compagnie aérienne, d'Air Liberté,
d'Air Liberté Finances, mais ils sont restés à l'intérieur du
périmètre et en France. »
Interrogés sur
la question de la location des avions par des filiales à une
compagnie aérienne du même groupe, les experts du cabinet KMPG
consulting France ont souligné le caractère commun de ce type
d'organisation : « le fait qu'il y ait des gens qui achètent les
avions et qui les louent à des compagnies d'exploitation est
courant. Air France maintenance a fait la même chose. Si vous
regardez le nombre d'entreprises positionnées au Luxembourg et qui y
positionnent leurs avions, c'est assez classique. »
M. Spinetta,
président-directeur général d'Air France, a lui aussi indiqué que
cette pratique est répandue : « en soi, cela ne me parait pas
être une pratique scandaleuse. Nous le faisons également sur
autorisation de la direction générale des impôts qui en est
informée. Les décisions sont prises par le conseil d'administration
d'Air France sur avis positif de la direction générale des
impôts. (...) Certes, nous avons quelques avions logés dans des
structures en Irlande ou ailleurs, mais dans des conditions de
transparence et de connaissance de la tutelle qui sont totales.»
En principe,
Mermoz louait ces avions à Air Lib, mais M. Bachelet, président du
directoire de la compagnie jusqu'au 31 décembre 2001, a expliqué
avoir toujours refusé qu'Air Lib paie pour utiliser ces avions.
Mermoz a elle
aussi bénéficié des fonds Swissair mais dans des proportions plus
importantes qu'Holco Lux. La société a été dotée d'un capital de
12,28 millions d'euros (la comptabilité d'Holco fait apparaître la
somme légèrement inférieure de 12,196 millions d'euros)
intégralement libéré le 24 janvier 2002, d'après une note de
synthèse sur la création des sociétés Mermoz et Mermoz Aviation
Ireland fournie par Me Léonzi.
Selon la note
précitée, ce capital était « destiné à couvrir les frais de
maintenance liés à l'utilisation des avions avant la reprise dans la
mesure où le cabinet Bureau Francis Lefebvre a recommandé que seuls
les frais liés à l'utilisation postérieure à la reprise soient
laissés à la charge de l'utilisateur, Air Lib. »
D'après le
rapport Mazars et Guérard, le partage entre la maintenance à la
charge d'Air Lib et celle à la charge de Mermoz n'apparaissait pas
être aussi clair puisque Air Lib semblait avoir reconstitué une
partie des réserves de maintenance dues par Mermoz (le montant est
évalué entre trois et quatre millions d'euros). Les experts du
cabinet Mazars et Guérard auditionnés ont indiqué que la
justification de la capitalisation qui leur avait été donnée était
celle des charges de maintenance. Le calcul de la somme n'a pas été
vérifié par le cabinet car cela n'entrait pas dans le cadre de sa
mission pour le CIRI.
« M. le
Rapporteur : Dans la mesure où, dans votre mission, il y avait
un essai de réflexion sur les comptes consolidés, l'une des tâches
d'un auditeur est de vérifier que les provisions sont correctement
calculées.
M. Pierre
SARDET : Ce n'était pas un audit, mais nous avons pensé qu'il
était souhaitable de donner cette information au ministère, sans
pouvoir la qualifier précisément. Si, en revanche, vous me demandez,
en tant que technicien, si nous aurions adopté le même traitement
comptable, je n'en suis pas certain. »
Plusieurs points
doivent être soulignés. La note de Sécaphi-Alpha en date du 5 mars
2003 destinée au comité d'entreprise a indiqué que des incertitudes
pesaient sur l'utilisation des sommes versées à Mermoz.
Le montant de
douze millions d'euros a semblé disproportionné aux personnes
auditionnées. M. Rochet a commenté le montant : « Holco a reçu
des avions nets de dette pour 1 franc, mais sans les provisions
correspondantes. Je ne suis donc pas choqué, sur le plan comptable,
que l'on recrée progressivement les provisions suffisantes pour
aller jusqu'au terme des heures de vols encore possibles et ensuite
payer les travaux d'entretien. J'ai des ordres de grandeur en tête,
mais je suis prêt à étudier la question plus précisément. En tout
cas, je vois mal, pour la flotte qui était effectivement de l'ordre
de grandeur que vous avez mentionné, comment on peut recréer
12 millions de provisions. Cela me semble irréaliste.
M. le
Rapporteur : Cela vous paraît-il excessif ?
M. Marc
ROCHET : Ah oui ! Dans un rapport minimum de 1 à 2, voire de 1 à
3. »
S'il est normal
qu'un propriétaire mette de côté les sommes nécessaires à la
maintenance des avions, dans le cas d'une compagnie en grande
difficulté comme Air Lib, il aurait été préférable de constituer
progressivement les provisions. Rien ne justifiait d'avancer de
telles sommes dès le mois d'octobre 2001, quelques semaines après le
11 septembre 2001.
Interrogé sur la
capitalisation de Mermoz, M. Corbet a, une nouvelle fois, estimé ne
pas pouvoir répondre à la commission d'enquête :
« M. le Rapporteur : Pourriez-vous
nous expliquer pourquoi - vous nous avez fourni des explications qui
nous paraissent incomplètes -vous avez doté de 12,2 millions d'euros
la filiale coopérative Mermoz ?
M. Jean-Charles CORBET : Là encore, je crois que cela a été
expliqué à Mazars. Je vous invite à relire le rapport Mazars et vous
aurez la réponse. »
Si la
capitalisation de Mermoz à hauteur de 12,196 millions d'euros était
liée aux charges de maintenance des avions, comment expliquer dans
ce cas que Mermoz ait versé, pour le compte d'Holco, 9,14 millions
d'euros à un cabinet Plegler et Blach, ainsi que le démontre le
grand livre des comptes d'Holco pour l'exercice clos le 31 mars
2002. Le paiement de cette somme apparaît dans les comptes à la date
du 31 mars 2002, date de clôture de l'exercice mais cette
inscription ne constituerait qu'une régularisation a posteriori
des écritures comptables. D'après les renseignements fournis au
Rapporteur, cette somme aurait été payée antérieurement. La date
précise n'a pas pu être déterminée. Pourtant, le cabinet Mazars et
Guérard, interrogé, a indiqué ne pas avoir eu connaissance de ce
mouvement financier en juillet 2002.
Une nouvelle
justification de l'apport de 12,196 millions d'euros à Mermoz
apparaît donc, qui serait une facture d'un cabinet d'avocats.
Interrogé par la commission d'enquête, Me Léonzi a indiqué avoir eu
connaissance de ce contrat : « j'ai vu le contrat qui est un
contrat de paiement d'honoraires forfaitaires, avec un engagement
qui doit survivre aux malheurs éventuels de tout ou partie des
structures Holco-Air Lib. » Le paiement d'une provision sur un
suivi est, d'après lui, inhabituel, mais le montant engagé
(9,14 millions d'euros) pour recouvrir une créance de 60 millions
d'euros ne lui a pas « posé de difficultés particulières ».
Les commissaires aux comptes ont d'ailleurs validé les comptes. Le
fait que ce soit une filiale d'Holco qui avance l'argent pour le
compte de sa maison mère est, selon Me Léonzi, une pratique tout à
fait habituelle. Il convient également de souligner que le comité
interministériel de restructuration industrielle (CIRI) avait été
informé par les dirigeants d'Holco de la destination des actifs de
Mermoz : « Mermoz détenait une quinzaine de millions d'euros
d'actifs. Je vous cite, sous le contrôle de Philippe Leroy, les
termes mêmes des dirigeants d'Holco SAS et de leurs conseils : ces
sommes sont destinées à financer le contentieux à l'encontre de
Swissair et à aller les chercher jusqu'au bout de la Terre», a
indiqué Jean-Baptiste Massignon, secrétaire général du CIRI.
Il s'agissait
donc pour les avocats d'être rémunérés pour l'ensemble des
poursuites à venir contre Swissair. Pour autant, ces poursuites
constituent également une bonne partie de l'activité du cabinet de
Me Léonzi, qui n'intervient pas à titre gracieux dans cette affaire,
comme il l'a expliqué : « Je pourrais vous fournir un certain
nombre de précisions sur cette créance puisque mon cabinet coordonne
les différentes actions à travers l'Europe sur le recouvrement des
60 millions d'euros dus à titre contractuel, indépendamment des
indemnités réclamées à l'ensemble des personnes morales ayant
composé le groupe Swissair. »
Me Léonzi a
indiqué de quelle manière il serait vraisemblablement rémunéré pour
l'ensemble de ses actions contre Swissair (occupant trois
collaborateurs de son cabinet et coûtant environ 1,5 million de
francs par mois d'honoraires d'avocats à travers toute l'Europe,
d'après ses déclarations) : « Le président Corbet va faire jouer
le mécanisme Plegler et Holco va être servi par Plegler du montant
correspondant à la rémunération des factures.
M. le
Rapporteur : Vous serez donc rémunéré via les 9,14 millions
d'euros.
M. Yves
LEONZI : Je serai rémunéré par Holco, parce que je n'accepterai
pas de paiement de qui que ce soit d'autre. »
On ne peut que
souligner le caractère extrêmement élevé de la somme en question et,
légitimement, s'interroger sur le fait que cette somme ait été payée
ou provisionnée dans son intégralité avant même que la créance sur
Swissair ne soit recouvrée (les procédures sont toujours en cours
aujourd'hui). M. Corbet a apporté peu de précisions à la commission
d'enquête :
« M. le Rapporteur : Nous
avons découvert que la filiale coopérative Mermoz, votre filiale en
Hollande, a versé 9,1 millions d'euros pour le compte de Holco, pour
le compte de la holding, à un cabinet d'avocats suisse, Plegler et
Blach, à charge pour ce cabinet de suivre le dossier de recouvrement
de la contribution non payée par Swissair qui était de l'ordre de
38 millions d'euros, puisqu'ils devaient vous verser 1,3 milliard et
qu'ils ont versé 1,05 milliard.
M. Jean-Charles CORBET : La dette de Swissair est de 60 millions
d'euros, monsieur.
M. le Rapporteur : Oui, mais il y avait deux parties : la partie
qu'ils devaient verser en cash à la société holding était de
1,3 milliard d'après la décision du tribunal de commerce de Créteil
et vous avez touché 1,05 milliard. Cela fait une différence de
250 millions de francs, soit 38 millions d'euros.
Pouvez-vous nous
confirmer que vous avez bien versé ces 9,1 millions d'euros ?
Pourriez-vous nous expliquer comment vous pouvez verser à un cabinet
d'avocats situé en Suisse, 9,1 millions d'euros en réglant par
avance les honoraires sans aucune clause d'intéressement.
C'est-à-dire que si le cabinet ne réussit à recouvrer que zéro, ils
auront toujours ces 9,1 millions, et s'ils réussissent à recouvrer
une dizaine de millions, vous auriez payé autant pour recouvrer.
Pourquoi
avez-vous signé ce contrat ? Pourriez-vous donner à la commission ce
contrat que nous avons demandé et que nous n'avons pas encore reçu.
M. Jean-Charles CORBET : D'abord, ce que vous venez de dire est
erroné : ce n'est pas un cabinet suisse.
M. le Rapporteur : Vous l'avez versé en Suisse d'après ce que
l'on nous a indiqué.
M. Jean-Charles CORBET : Vous voyez que l'on vous indique des
choses inexactes.
M. le Rapporteur : Nous sommes là justement pour que vous nous
expliquiez.
M. Jean-Charles CORBET : Je vous réponds que nous sommes dans
une procédure contre les Suisses, procédure extrêmement complexe. Il
n'est absolument pas question que je dévoile publiquement ma
stratégie. Ces éléments dont vous parlez sont aujourd'hui chez un
expert judiciaire qui va les transmettre au tribunal de commerce de
Paris. Dès lors que son rapport sera fait, je vous invite à le lui
demander.
M. le Rapporteur : Ce n'est pas le débat, monsieur le président.
M. Jean-Charles CORBET : Mais c'est ma réponse.
M. le Rapporteur : Le débat est que j'ai trouvé cette somme dans
votre comptabilité. Et donc, je vous pose la question : votre
filiale Mermoz a payé 9,1 millions. A qui ? Il y a quand même un
versement ! Je l'ai trouvé. On m'a indiqué que cela a été versé à un
cabinet appelé Plegler et Blach.
Pouvez-vous dire
à la commission ce qu'est ce cabinet et quel est le fondement du
versement de 9,1 millions d'euros. Nous sommes au début 2002, au
moment où vous avez demandé 30,5 millions à l'Etat et où vous
espérez avoir en plus, via le GIE fiscal, à peu près aussi
30 millions. Pouvez-vous nous expliquer cela ?
M. Jean-Charles CORBET : Je vous répondrai par écrit. De manière
très schématique, c'est une assurance - vie complète qui permet que,
aujourd'hui, nous puissions continuer à poursuivre les Suisses
partout dans le monde. Nous avons aujourd'hui des procédures contre
les Suisses en Pologne, en Belgique, en Italie, en France, au
Luxembourg.
C'est une
provision qui nous permet d'avoir la certitude que quoi qu'il
arrive, nous irons au bout de la procédure.
M. le Rapporteur : Vous faites payer cette somme par la filiale.
Pourquoi cette somme a-t-elle été payée par la filiale ?
M. Jean-Charles CORBET : Non, je ne peux pas vous l'expliquer.
M. le Rapporteur : Pourquoi n'est-ce pas la holding qui l'a
payé ?
M. Jean-Charles CORBET : Je ne peux pas vous l'expliquer, je
vous l'expliquerai par écrit.
M. le Président : Vous comprenez, monsieur Corbet, que quelles
que soient les explications que vous donnez ou que vous ne donnez
pas, l'interrogation de la commission est de savoir pourquoi, au
moment où vous demandez 30 millions de prêt à l'Etat, vous honorez
une facture de 9,1 millions d'euros à un cabinet dont vous ne voulez
pas donner le nom et pour des raisons que vous ne voulez pas dire.
Nous verrons ce
que vous nous répondrez ultérieurement. Mais comprenez que l'on se
pose des questions.
M. Jean-Charles CORBET : Je comprends que vous vous posiez des
questions. Le 5 janvier -je vérifierai- dans le débat que nous avons
eu avec le CIRI ce jour-là, dans l'arbitrage des 5 millions, nous
avons indiqué au CIRI que nous gardions une somme en provision pour
poursuivre les Suisses jusqu'au bout du monde.
M. le Rapporteur : Aviez-vous donné le montant au CIRI ?
M. Jean-Charles CORBET : Oui. J'ai indiqué au CIRI que cela
représenterait environ 10 millions d'euros.
M. le Rapporteur : Avez-vous eu un accord écrit ?
M. Jean-Charles CORBET : Je n'avais pas à avoir d'accord écrit
du CIRI ! Le CIRI a arbitré et nous a imposé la descente de
5 millions d'euros en compte courant bloqué.
M. le Rapporteur : Cela n'explique pas que, simultanément, vous
versiez 9 millions. Nous n'avons pas trouvé trace de cela. Je vous
serai donc reconnaissant de nous confirmer par écrit que vous avez
informé le CIRI - vous nous avez dit que oui -, que vous avez
indiqué le montant et à qui vous le versiez et à quel usage ?
M. Jean-Charles CORBET : Je vous indiquerai tout cela.
M. le Rapporteur : Dernière question : quel est ce cabinet ?
M. Jean-Charles CORBET : Je vous l'indiquerai par écrit.
M. le Rapporteur : Parce que vous ne le savez pas ?
M. Jean-Charles CORBET : Bien sûr que si, mais je suis en train
de vous dire qu'il s'agit de choses confidentielles alors que nous
sommes dans un débat public. Aujourd'hui, cela fait partie d'une
enquête judiciaire à qui nous avons indiqué tout cela. Je vous
l'indiquerai et je vous donnerai éventuellement le rapport. »14
Il convient une
nouvelle fois de rappeler que le tribunal de commerce de Créteil
avait précisé dans son jugement sur la reprise que l'objet de la
contribution versée par Swissair était de financer la
restructuration, l'activité et la reprise des actifs. De nouveau,
l'on doit constater que la destination réelle des fonds s'éloigne de
celle posée par le tribunal.
Le total des
fonds versés à Holco Lux et à Mermoz sur la contribution Swissair
atteint 15,3 millions d'euros, compte tenu des mouvements de
trésorerie ultérieurs des filiales vers Holco. Le 1er mars 2002,
Mermoz a reversé un million d'euros à Holco. Une des conditions du
versement de la seconde tranche du prêt du FDES qui a été accordé à
Air Lib en janvier 2002 était en effet qu'Holco fasse « descendre »
de la trésorerie vers Air Lib (5 millions d'euros). Holco a donc
fait revenir une partie des fonds disponibles dans ses filiales
étrangères. Le 6 janvier 2003, Mermoz a à nouveau effectué un
virement d'un montant de 700 000 euros au profit d'Holco.
Postérieurement à la mise en liquidation judiciaire d'Air Lib le 17
février 2003, Holco Lux a versé 200 000 euros à Holco.
● Mermoz Aviation Ireland
Une filiale de
Mermoz, Mermoz Aviation Ireland a ensuite été créée à partir d'une
société de droit irlandais inactive depuis sa formation en 2000.
D'après la note de Me Léonzi précitée, les parts de cette société
ont été transférées à Mermoz le 28 mai 2002 puis le nom de la
société a changé pour devenir Mermoz Aviation Ireland et, le
20 décembre 2002, cette dernière a bénéficié d'un apport en capital
de la part de Mermoz composé :
- de la
propriété des avions et
- du bénéfice
des conventions de location des avions depuis le 1er août 2001.
Les avions sont
donc devenus la propriété de Mermoz Aviation Ireland qui est
elle-même détenue à 100% par Mermoz.
d) Les participations de la holding Holco
Les
participations de la holding Holco étaient les suivantes avant la
mise en liquidation judiciaire d'Air Lib le 17 février 2003 :
PARTICIPATIONS
DE LA HOLDING HOLCO
Mermoz Aviation
Irlande
(gestion de la
flotte)
SE AOM-Air
Liberté
(« Air Lib »)
(transport
aérien)
15 millions
d'euros
* Antilles et
Réunion
2.- Dès le mois d'octobre 2001, M. Bachelet envisage le dépôt de
bilan et se heurte au refus de M. Corbet
M. Bachelet,
président du directoire d'Air Lib, s'est très rapidement rendu à
l'évidence de l'impossibilité de poursuivre l'exploitation de la
compagnie.
D'après ses
déclarations à la commission d'enquête : « Vers le 15 octobre
[2001], j'ai estimé que l'affaire n'était plus viable. Je l'ai
écrit au cabinet du ministre en lui disant qu'il me paraissait
invraisemblable que l'on puisse trouver des fonds propres
supplémentaires pour faire face à la carence de Swissair et que,
dans le contexte du transport aérien tel qu'on le vivait, le
business plan sans financement était irréaliste. Je suggérais, de
façon non étudiée, l'arrêt de l'activité. On avait encore de la
trésorerie, donc, on ne pouvait pas déposer le bilan, mais on
pouvait très bien décider d'arrêter l'activité et d'abonder un plan
social avec le reste de trésorerie pour distribuer au personnel ce
qui aurait été sauvé du désastre de Swissair. »
M. Bachelet a
transmis par écrit à la commission d'enquête les principaux éléments
qui figuraient dans sa lettre au directeur de cabinet du ministre du
transport, M. Ricono, car il n'a pas été en mesure de fournir une
copie de cette lettre. La situation financière d'Air Lib laissait
présager une trésorerie nulle fin décembre 2001. Les désagréments
pour les passagers en cas d'arrêt de l'exploitation à cette date
étaient jugés trop grands, il fallait donc trouver une alternative.
M. Bachelet proposait donc un arrêt de l'exploitation dès la fin
d'octobre 2001. La proximité avec les événements du 11 septembre et
la faillite de Swissair permettait d'attribuer à ces deux facteurs
le plus grand rôle dans la faillite de la compagnie et la trésorerie
disponible pouvait abonder un plan social. M. Ricono n'aurait pas
cherché à joindre M. Bachelet par la suite, d'après les déclarations
de ce dernier. M. Amar, alors conseiller technique du ministre du
transport, a simplement indiqué lors de son audition : « A partir
de octobre-novembre, lorsque nous sommes au coeur de la crise, nous
nous apercevons, et Air Lib nous le fait savoir, que l'imminence
d'une situation critique est proche. »
M. Bachelet a
expliqué que le dépôt de bilan avait commencé à être préparé par le
conseil de surveillance d'Air Lib. Des promesses selon lesquelles un
investisseur allait soutenir Air Lib lui auraient été faites, sans
qu'aucune opération aboutisse, et, le 18 décembre 2001, MM. Bachelet
et Bardi (l'autre membre du directoire) ont signé un délibéré du
directoire d'après lequel les besoins de financement structurels de
l'entreprise s'élèvent à 800 millions de francs, dont 400 millions
de francs en fonds propres ou quasi fonds propres. Le directoire
estime qu'à la fin du mois de décembre 2001, la situation de
l'entreprise sera irrémédiablement compromise et que le plan de
relance ne pourra pas être mis en
œuvre. « Le
directoire continuera dans ces conditions la mise en
œuvre du
plan de relance et préparera, dans la confidentialité la déclaration
de cessation des paiements avant le 31 décembre 2001. »
M. Bachelet a indiqué avoir pris rendez-vous au tribunal de commerce
de Créteil pour le début du mois de janvier.
Devant le comité
d'entreprise, M. Bachelet tenait un tout autre langage : « Nous
ne sommes donc ni en cessation de paiement, ni face à une situation
irrémédiablement compromise. Le dépôt de bilan n'est donc pas à
l'ordre du jour. » (Réunion extraordinaire du comité
d'entreprise du 18 décembre 2001 dont l'ordre du jour était le
suivant: « Information et consultation éventuelle du comité
d'entreprise sur la marche générale de l'entreprise et conséquences
éventuelles, pouvant entraîner la nécessité d'un dépôt de bilan. »).
Les réunions extraordinaires des 31 décembre 2001 et 2 janvier 2002
prévoyaient également à l'ordre du jour une « éventuelle
consultation du comité d'entreprise sur un éventuel dépôt de
bilan ».
M. Bachelet a
déclaré avoir démissionné en décembre 2001 et cessé ses fonctions le
31 décembre 2001 mais la comptabilité d'Holco fait apparaître son
licenciement le 15 février 2002.
La réaction de
M. Corbet a été radicale. Afin que le directoire ne puisse pas
déposer le bilan, la structure juridique de l'entreprise a été
modifiée : le directoire a été supprimé et Air Lib est devenue une
société anonyme avec un conseil d'administration.
M. Corbet a
expliqué que la trésorerie permettait de faire vivre Air Lib
quelques semaines et que, juridiquement, les actes de cession des
actifs n'étant pas signés, un dépôt de bilan dans ces conditions
était compliqué. Il a ajouté lors de sa seconde audition devant la
commission d'enquête : « En comité d'entreprise [le 31
décembre 2001], j'explique donc que si nous n'obtenons pas de
quasi fonds propres et un prêt de restructuration et si nous ne
parvenons pas à diminuer les coûts de l'ordre de 50 millions
d'euros, nous sommes alors dans une situation de dépôt de bilan. »
S'agissant de la
modification de la structure juridique de l'entreprise, du fait du
départ de M. Bachelet, il était urgent de remplacer le mandataire
social par lui-même. M. Bachelet livre un autre éclairage sur le
comportement de M. Corbet : « Il faut dire aussi que la
transformation de la structure juridique de l'entreprise a été faite
lorsque M. Corbet a compris que j'avais la prérogative, sans avoir
besoin de son accord, de déposer le bilan. Vite, on a supprimé le
président du directoire pour éviter qu'il ne lui vienne une idée
saugrenue. J'avais pris rendez-vous avec le tribunal de commerce le
2 ou 3 janvier. Donc, on a transformé la structure juridique de
l'entreprise pour être bien sûr qu'un président de directoire ne
prendrait pas des initiatives. »
3.- Le droit d'alerte, seul moyen pour le comité d'entreprise de
disposer d'informations
Le degré de non
information du comité d'entreprise d'Air Lib doit être souligné.
Pour obtenir des éléments de réponse, il allait devoir déclencher un
droit d'alerte, procédure qui en dit long sur la dégradation des
relations sociales au sein de l'entreprise. Le droit d'alerte vise à
provoquer une discussion avec les dirigeants. « Lorsque le comité
d'entreprise a connaissance de faits de nature à affecter de manière
préoccupante la situation économique de l'entreprise, il peut
demander à l'employeur de lui fournir des explications. Cette
demande est inscrite de droit à l'ordre du jour de la prochaine
séance du comité d'entreprise», dispose l'article L. 432-5 du
code du travail relatif au droit d'alerte.
M. Petit,
délégué syndical ALTER, a déclaré : « Je vous livre encore un
élément : vous lirez dans le procès verbal du 29 avril 2002 la
réponse qu'il fait quand on lui demande ce qu'il ferait si demain
Air Lib rencontrait des difficultés. Il répond clairement : « Non,
je n'investirai pas ce que j'ai mis dans Holco dans Air Lib ».
C'est-à-dire que dès le 29 avril 2002, il y a quasiment un an,
M. Corbet avait déjà fait la séparation des pouvoirs et celle des
intérêts. Il avait bien séparé Air Lib d'Holco. » Il est évident
que de tels échanges ont nourri les angoisses et les soupçons des
syndicats.
A cet égard,
trois syndicats (Unac, Spac et CFTC) ont même cherché à faire saisir
les actions détenues par Holco dans ses filiales à l'étranger (Holco
Lux et Mermoz). Le 9 juillet 2002, les syndicats ont été déboutés
après l'examen au fond de leur demande.
La mise en
œuvre du
droit d'alerte a été extrêmement difficile du fait des obstacles
posés par la direction. Mais, le 12 avril 2002, l'inscription de la
discussion de la procédure d'alerte à l'ordre du jour d'une réunion
du comité d'entreprise n'ayant pu être obtenue, une ordonnance en
référé du tribunal de grande instance de Créteil fixe l'ordre du
jour du comité d'entreprise pour le mois d'avril. Cet ordre du jour
prévoit notamment une discussion et un vote sur le déclenchement de
la procédure de droit d'alerte.
Le 9 avril,
M. Bonan, expert-comptable, est mandaté par le comité d'entreprise
pour l'assister. Lors de son audition, M. Bonan a indiqué avoir eu
les plus grandes difficultés à se procurer des documents. Les rares
qui lui auraient été montrés constituaient des pièces comptables
inutilisables. Il aurait à cette occasion constaté le grand retard
dans la tenue des compte d'Air Lib. Plusieurs témoins auditionnés
ont également indiqué à la commission d'enquête que la gestion
comptable d'Air Lib posait problème. Me Lafont, mandataire puis
conciliateur, a admis que les comptes étaient en retard jusqu'au
mois d'octobre 2002, soit quelques semaines avant la liquidation.
M. Marty, du cabinet Mazars et Guérard a estimé : « Les comptes
permettaient d'avoir une certaine information, mais ils n'étaient
pas suffisamment à jour, compte tenu de la complexité des opérations
traduites que représente l'exploitation d'une compagnie aérienne,
pour être considérés comme suffisamment utilisables pour pouvoir
réaliser nos travaux. »
Quant à Holco,
M. Corbet aurait indiqué à M. Bonan qu'il ne disposerait d'aucun
document puisque M. Bonan était mandaté par le comité d'entreprise
d'Air Lib. Des courriers de l'inspecteur du travail des transports à
la direction d'Air Lib confirment les propos de M. Bonan et
l'inspecteur a, à de nombreuses reprises (les 30 mai, 5 juin et
25 juin 2002), engagé M. Corbet à résoudre ces difficultés. Ces
courriers fermes n'ont pas suffi. Pourtant, l'employeur ne peut se
soustraire aux demandes d'explications du comité d'entreprise dans
le cadre du droit d'alerte car ce serait un délit d'entrave passible
de sanctions pénales.
Le 9 juillet,
Air Lib est condamné en référé par le tribunal de grande instance de
Créteil à communiquer, sous astreinte, des pièces comptables à
M. Bonan. Pour autant, ce dernier, malgré la décision de justice,
n'aurait pas davantage disposé des documents par la suite.
L'astreinte a été liquidée le 2 décembre 2002.
Me Lafont,
mandataire puis conciliateur pour Air Lib, a indiqué à la commission
d'enquête : « M. Bonan est la source d'information dont je me
défierais le plus ; elle est tendancieuse et mal informée. »
Mais, au-delà de M. Bonan, les faits et les décisions de justice
sont là pour démontrer la mauvaise volonté de la direction d'Air Lib
à communiquer des pièces comptables aux représentants des salariés.
B.-
DES PROJETS DÉFICITAIRES
1.- Le pari perdu d'Air Lib Express
Le produit
Air Lib Express consistait à commercialiser sur les lignes
intérieures des billets à des tarifs très avantageux, proches de
ceux des compagnies dites bas coûts. La mise en place du projet bas
tarifs peut être analysée comme une réponse à la concurrence
croissante d'Air France sur le moyen courrier. En effet, la
compagnie avait développé le système de la Navette et un programme
de fidélisation qui privaient Air Lib des clients à « haute
contribution », les plus recherchés. Le projet bas tarifs
représentait l'ultime tentative pour sauver une part importante de
l'activité d'Air Lib (près d'un tiers de l'activité) en s'implantant
dans le secteur touristique15.
Le rapport KPMG
Consulting France, Audit des conditions d'exploitation des
différents réseaux d'une compagnie aérienne, remis à la
direction générale de l'aviation civile le 15 juillet 2002, dresse
un panorama du potentiel commercial européen des compagnies « bas
coûts ». Ces dernières ont transporté 4% des passagers européens en
2000, contre 25 % aux Etats-Unis et, d'après le rapport, leur part
de marché devrait atteindre 15 à 20 % en 201016.
Les effets du
11 septembre ont très certainement incité Air Lib a modifier sa
stratégie commerciale. Air Lib a dû réagir rapidement pour trouver
un positionnement propre sur le marché du transport aérien. Des
essais ont donc été menés en novembre 2001 sur les produits bas
tarifs et Air Lib Express a été lancé le 31 mars 2002 vers six
destinations (Nice, Toulouse, Toulon, Lourdes, Perpignan et
Marseille).
Air Lib Express
ne correspond pas au modèle des compagnies « bas coûts » (flotte
homogène utilisée au maximum, desserte d'aéroports secondaires,
distribution directe privilégiée, localisation dans les pays
anglo-saxons) et doit donc être considéré comme un produit « bas
tarifs ». Il était envisagé, à moyen terme, d'appliquer les bas
tarifs aux lignes moyen-courrier internationales et de développer
des synergies avec d'autres compagnies17.
a) Le lancement du produit bas tarifs n'a pas été précédé de la
nécessaire diminution des coûts d'exploitation, ce qui a rapidement
condamné l'expérience
Dès juillet
2002, les experts sont réservés sur le sort d'Air Lib Express et
préconisent un abaissement important des coûts d'exploitation.
Les difficultés
liées à la concurrence du TGV sur la ligne Paris-Marseille ont été
soulignées et le prix de vente moyen du coupon de vol (le « prix
moyen coupon » sur une ligne est la référence permettant de
synthétiser les très nombreux tarifs souvent pratiqués pour un même
vol) y a été jugé « dangereusement faible »18.
Une éventuelle fermeture de la ligne est évoquée. Pour trois autres
lignes, le prix moyen coupon apparaît préoccupant pour le cabinet
KPMG Consulting France (Orly-Toulouse, Orly-Perpignan,
Orly-Lourdes).
L'ensemble des
charges devaient être abaissées pour se rapprocher des standards des
compagnies « bas coûts » dont les coûts d'exploitation sont
inférieurs de 30 % à 40 % à ceux des compagnies classiques. A cet
égard, le rapport KPMG Consulting France préconisait notamment de
favoriser les ventes directes (Internet, centres d'appels), sans
qu'il soit pour autant jugé possible d'atteindre les standards des
compagnies « bas coûts ». En outre, Air Lib prenait le risque de la
désaffection des agences de voyage pour les autres produits Air Lib.
Il apparaissait également nécessaire d'accroître l'utilisation des
avions et de limiter le nombre des personnels navigants à bord.
Le Rapporteur ne
peut manquer de s'interroger sur le sérieux des équipes ayant mis en
place Air Lib Express. Il apparaît très nettement qu'Air Lib n'était
pas structuré pour de telles offres et proposait des prix d'appel
trop faibles pour espérer rentabiliser l'activité sans procéder à
une refonte globale des modes d'exploitation.
M. Lafosse-Marin, délégué syndical UNAC (Union des navigants de
l'aviation civile) d'Air Lib, a, comme plusieurs témoins
auditionnés, indiqué qu'Air Lib n'était certainement pas structuré
pour le bas tarif : « Quant au moyen courrier, nous avons attendu
cinq mois avant d'instaurer le low-cost ; les avions se sont alors
remplis. Remplir un avion n'est pas un problème, gagner de l'argent
est plus difficile ; or vous ne pouvez pas gagner de l'argent en
lançant des prix d'appel à 29 euros. L'heure de vol d'un MD83 étant
de 40 000 francs, avec de tels tarifs, il faut remplir l'avion à
plus de 100 % pour faire des bénéfices. Par ailleurs, si vous prenez
les exemples de ce qui se fait de mieux en low-cost en Europe, à
savoir par des compagnies comme Easy Jet et Ryanair, vous constatez
que les ratios de personnel sont de l'ordre de quatre personnels
navigants pour un personnel sol. Le low-cost suppose en effet des
économies de personnel au sol, via la sous-traitance notamment.
Nous, nous étions à un rapport de un pour un. Or on ne peut pas
faire du low-cost avec un tel ratio. »
Contrairement à
ce qu'affirme M. Corbet, les difficultés structurelles n'ont pas été
résorbées après l'été comme le montre le projet de rapport
Secaphi-Alpha. Si les taux de remplissage sur Air Lib Express
apparaissaient satisfaisants (76 %), le prix moyen des billets était
trop faible pour permettre la survie de l'activité. Le rapport
souligne que « le PMC [prix moyen coupon] de l'activité
express est proche de celui de Ryanair (56 euros) mais nettement
inférieur à celui d'Easy Jet (85 euros). Or, celui d'Easy Jet
devrait servir de référence dans la mesure où, contrairement à
Ryanair, Easy Jet dessert des aéroports majeurs à taxes
aéroportuaires élevées. »19
Me Hubert
Lafont, mandataire puis conciliateur, n'a pas porté la même
appréciation puisqu'il a affirmé : « A titre indicatif, fin
septembre, les vols « bas coûts » ne perdaient en court
courrier que deux ou trois millions d'euros, ce qui était
négligeable au regard de 103 millions sur les Antilles. Il y avait
donc une tendance à la remontée des recettes qui faisait que l'on
devait parvenir à l'équilibre ». M. Corbet a également avancé
cet argument.
Or, les chiffres
fournis dans le rapport remis au comité d'entreprise, pour
l'ensemble de l'activité Air Lib Express et pour la ligne
Orly-Figari (ligne dégageant des résultats positifs), ne corroborent
pas cette appréciation de Me Lafont. Pour le mois de septembre 2002,
les pertes se sont élevées à 4,61 millions d'euros, ce chiffre
tenant compte des bons résultats de la ligne Orly-Figari20.
Les pertes ont été, pour chaque ligne, systématiquement supérieures
à 20 % du chiffre d'affaires. « Plus grave, les résultats ne
s'améliorent que peu au cours de la période et les mois d'été sont
restés médiocres », est-il précisé21.
En conclusion,
« compte tenu de l'ampleur des pertes, la réalisation d'économies
conséquentes ne sera pas suffisante. Une remise à plat du produit et
des destinations desservies est impérative. »22
b) Une forme illégale d'intéressement du personnel navigant
commercial
L'activité
Air Lib Express semble avoir été lancée dans l'improvisation. Le cas
des rémunérations des personnels navigants commerciaux est, à cet
égard, éclairant.
La direction
avait mis en
œuvre un
moyen de faire baisser les coûts des vols qui consistait à faire
effectuer le nettoyage des avions à l'arrivée par les personnels
navigants commerciaux plutôt que de recourir à des intervenants
extérieurs. En échange de ce surcroît de travail, les personnels
voyaient leur rémunération augmenter. En effet, ils pouvaient se
partager les recettes des ventes à bord de produits achetés par la
compagnie. La compagnie ne payait pas de charges sur cette partie de
la rémunération et la tentation était grande, pour les salariés
concernés, de ne pas déclarer ces revenus.
M. et Mme Termignon, délégués syndicaux du Syndicat national du
personnel navigant commercial, ont fait part de la confusion dans
laquelle les questions relatives aux commissions du personnel
navigant commercial ont été traitées :
« M. le
Rapporteur : Vous faites tous deux partie du personnel navigant
commercial. Pouvez-vous nous confirmer les propos de vos collègues
de la CFTC, selon lesquels il existait des pratiques assez
étranges : le personnel navigant était autorisé à vendre des
boissons, des sandwichs, achetés par la compagnie, le personnel
navigant commercial se partageant le fruit de la vente pour
améliorer sa rémunération. Avez-vous constaté ces faits ?
M. Philippe
TERMIGNON : Chez Air Lib, les choses se sont toujours faites
rapidement et un peu à contresens. (...) Nous ignorions les méthodes
de services qui seraient pratiquées dans l'avion. La problématique
des ventes a été évoquée deux jours avant son lancement. C'est là
que la direction a décidé que l'on commencerait ainsi et que l'on
verrait par la suite. C'est un chantier resté inabouti. Il aurait
fallu trouver une solution, mettre cela aux normes. C'est un
chantier qui n'a pas été entrepris.
M. le
Rapporteur : Concrètement, en tant que personnel navigant
commercial pouvant vendre des produits achetés par la compagnie, que
faisiez-vous de la recette ?
Mme Sofia
TERMIGNON : Elle était partagée entre tous les membres de
l'équipage, hors le personnel navigant technique, c'est-à-dire les
pilotes.
M. le
Rapporteur : En qualité de représentants du personnel,
n'avez-vous pas fait remarquer qu'il s'agissait de travail au noir
...? Et que l'on courait à la catastrophe ?
Mme Sofia
TERMIGNON : Si, si.
M. le
Rapporteur : La direction n'a-t-elle pas réagi ?
Mme Sofia
TERMIGNON : Le sujet a été débattu dans le cadre de deux comités
d'entreprise avec une solution : on attendait une autorisation de
Bercy. »
Cette
rémunération ne portait pas sur des sommes négligeables, comme l'a
démontré M. Duhayer, délégué syndical CFTC et ancien responsable du
personnel navigant commercial : « Cela peut faire sourire, mais
sachez tout de même que chaque personne concernée percevait au noir
entre 4 000 et 6 000 francs par mois ; 300 ou 400 personnes touchant
entre 4 000 et 6 000 francs par mois pendant huit ou neuf mois,
voyez combien cela peut faire ! »
M. Corbet a,
lors de son audition, confirmé l'existence de cette rémunération et
a indiqué que son directeur financier était chargé de négocier avec
les services fiscaux un accord spécifique. Cependant, lui-même n'a
pas pu préciser dans le détail les modalités de la régularisation
envisagée.
2.- La desserte de l'Algérie et de la Libye
La mise en
œuvre des
liaisons vers l'Algérie et la Libye ont révélé des failles
importantes dans la gestion commerciale de la compagnie.
a) L'Algérie
La réouverture
de la ligne Paris-Alger le 21 janvier 2002 a marqué une nouvelle
étape dans le développement d'Air Lib. Le marché en cause était
important et seule Air Algérie était présente sur la desserte de
l'Algérie.
La position des
autorités françaises a été résumée par Mme Bénadon, directrice des
transports aériens : « Il faut savoir qu'aucun transporteur
français ne desservait l'Algérie, en tout cas la ligne Paris-Alger,
depuis le détournement de l'avion d'Air France à la fin de 1994. Les
autorités françaises étaient donc satisfaites d'avoir un
transporteur français à mettre en regard du pavillon algérien qui
assurait 95 ou 99 % du trafic. En outre, je le répète, les
perspectives de rentabilité étaient infiniment meilleures que sur
d'autres destinations. »
Pour desservir
cette nouvelle destination, Air Lib s'est associée à Khalifa Airways
par deux type de contrats : un contrat relatif à l'assistance
technique sur les aéroports d'Alger et d'Oran, d'une part, et un
contrat commercial, d'autre part. Ce dernier contrat appelle
plusieurs observations. Comme le soulignait le rapport KPMG
Consulting France
23,
Air Lib prenait ainsi le risque de s'appuyer sur un concurrent
potentiel. Un bureau de représentation propre à Air Lib venait alors
à peine d'être ouvert en juillet 2002 afin de ne plus dépendre
uniquement de Khalifa Airways. Plusieurs personnes auditionnées ont
indiqué que le rapatriement des produits des ventes constituait un
problème réel, comme M. Fourier, délégué syndical CGT : « Il a
été évoqué également la difficulté de rapatrier les fonds, les
recettes faites en Algérie dans ces agences [les agence de
Khalifa Airways]. »
Les résultats de
la desserte de l'Algérie ont été positifs. Pour autant, cette
activité de niche ne représentait que 5 % du chiffre d'affaires de
l'exercice 2001/2002 Lib (soit 3,5 millions d'euros entre
janvier 2002 et le 31 mars 2002) et ne pouvait pas, à elle seule,
redresser la compagnie. Et, de toute évidence, le système de
commercialisation était insatisfaisant.
b) La Libye
Suite à l'avis
favorable du conseil supérieur de l'aviation marchande (CSAM) en
date du 27 mars 2002, Air Lib a pu desservir la Libye à l'automne
2002. Air Lib avait indiqué au CSAM que, d'un point de vue
commercial, les contacts pris auprès d'un certain nombre
d'entreprises impliquées dans les échanges avec la Libye
permettaient d'anticiper un accueil favorable. Le marché touristique
vers la Libye aurait également été en pleine croissance.
6 000 passagers devaient être transportés dès la première année,
puis 15 000 et 16 000 les années suivantes. M. Spinetta,
président-directeur général d'Air France, porte, lui, un jugement
très prudent sur l'intérêt commercial de la ligne Paris-Tripoli : « Honnêtement,
nous n'avons manifesté aucun intérêt pour ces dessertes qui sont,
d'ailleurs, d'un intérêt économique assez modeste. »
La ligne a été
fermée après quelques semaines d'exploitation. Les raisons pour
lesquelles cette ligne a été ouverte, ce contre la volonté des
personnels navigants, ne sont pas claires. La réponse sommaire de
Me Lafont, mandataire et conciliateur de la compagnie, démontre le
manque de transparence auquel s'est heurtée la commission d'enquête
sur ce sujet : « M. Xavier DE ROUX : M. Corbet avait dû
faire une étude avant d'ouvrir une ligne. Pourquoi a-t-il ouvert une
ligne dans de telles conditions ?
M. Hubert
LAFONT : Parce qu'il n'y avait plus de ligne depuis 1983 ou 1984
qui desservait l'Europe du nord-ouest à partir de la Libye. La
Grande-Bretagne et la France étaient autrefois desservies par UTA.
Le seul moyen d'aller en Libye consistait à passer par l'Italie et
Malte. »
Le Président a
pu par lui-même constater qu'il était impossible de se procurer des
billets d'Air Lib à Tripoli car aucune agence de la compagnie
n'était présente sur place. Par ailleurs, les témoins auditionnés
ont rapporté que les vols étaient vides.
Le Rapporteur ne
peut que souligner la défaillance totale de la gestion pour
l'organisation de la desserte de la Libye.
C.-
UN CLIMAT SOCIAL PROFONDÉMENT DÉGRADÉ
Les qualités de
leader syndical de M. Corbet ont contribué à son succès devant le
tribunal de commerce de Créteil dans la mesure où, comme nous
l'avons vu, elles lui ont permis de conquérir les suffrages des
représentants du personnel. Elles pouvaient aussi impulser une
nouvelle dynamique de groupe dans une entreprise minée par
d'innombrables clivages. Force est de constater que la nouvelle
équipe n'a pas su insuffler un esprit nouveau dans l'entreprise.
Il convient en
préambule de souligner que des accusations délictueuses graves ont
été portées devant la commission d'enquête. Il n'appartenait pas à
la commission d'enquête de vérifier le fondement de ces accusations
mais le simple fait que de tels propos aient pu être tenus dans ce
cadre a démontré la profonde dégradation du climat social.
1.- Les relations des syndicats avec la direction se sont rapidement
dégradées
Le projet de
reprise de M. Corbet, décrit dans le jugement du tribunal de
commerce de Créteil du 27 juillet 2001, prévoyait plusieurs mesures
relatives au personnel.
La première
partie du plan d'entreprise présenté le 26 juillet 2001 au tribunal
de commerce de Créteil par M. Corbet était intitulée « L'indispensable
refondation sociale ». Il est écrit dans ce document
24 :
« Rebâtir une cohésion sociale à partir de l'homogénéisation des
conditions d'emploi de tous les personnels en lissant les disparités
actuelles est, pour ce qui concerne l'équité de traitement, plus
qu'une ardente obligation, une absolue nécessité. »
L'harmonisation
des statuts est clairement présentée comme un objectif prioritaire :
« Faire cohabiter sur des postes identiques, dans de telles
circonstances, des personnels aux statuts et aux conditions d'emploi
différents relève d'une impossibilité absolue. (...) Dès lors, faire
de l'harmonisation des conditions d'emploi (conditions de travail et
conditions de rémunérations) un fil conducteur de cette première
phase [il est ici question des phases de redressement de la
compagnie] est un choix de management. »25
Suivent des éléments de démonstration détaillés démontrant la
complexité des conditions d'emploi ainsi que les axes de la
refondation pour chaque catégorie de personnel (personnel au sol,
personnel navigant commercial et personnel navigant technique).
Me Lafont,
désigné mandataire puis conciliateur par le tribunal de commerce de
Créteil a, dans son exposé préliminaire, décrit les problèmes
sérieux posés par l'existence de trop nombreux statuts :
« La deuxième
difficulté est provenue du fait que, comme je l'indiquais
précédemment, la société cédante, AOM-Air Liberté, résultait du
rapprochement dans des conditions mal gérées de cinq ou six
compagnies, ce qui amenait à constater l'existence de cinq ou six
catégories de personnels, régis par des conventions collectives et
des normes de salaires différentes et répondant à des organisations
sociales différentes. A titre d'exemple, le comité d'entreprise de
la nouvelle société qui avait repris 2 700 salariés en direct de
l'ancienne, avait comme représentation sociale près d'une centaine
de personnes car il y avait des sections syndicales pour chacune des
anciennes compagnies. C'est ainsi qu'il y avait, par exemple, quatre
ou cinq représentations CGT, avec un titulaire et un suppléant pour
chacune, et qui ne se présentaient pas sous un front uni, mais avec
des positions différentes et des langages différents. M. Corbet a
donc eu de très grandes difficultés à gérer cet ensemble. J'ajoute
qu'en ce qui concerne le statut proprement dit des personnels, il
pouvait très bien se trouver que dans le même avion, le pilote, le
co-pilote, le personnel navigant et commercial obéissaient chacun à
des conventions collectives différentes. Ainsi en était-il du
système des repos compensateurs ou des congés. »
M. Rochet a lui
aussi souligné ce problème : « Nous étions face à un
enchevêtrement social absolu. De mémoire, je peux citer le chiffre
de 140 accords collectifs particuliers. »
D'après les
informations transmises au rapporteur, seule la catégorie des
personnels au sol a vu ses statuts harmonisés.
« M. le
Rapporteur : Quelles mesures ont été prises ? La baisse de 10 %
des salaires des pilotes contre 34 % des actions pour l'ensemble des
salariés ? Le blocage des rémunérations du personnel navigant
commercial ? L'harmonisation des statuts ? Pouvez-vous nous dire ce
qui a été mis en
œuvre ?
M. Gilles
NICOLI : L'harmonisation des statuts, au niveau du personnel au
sol. Le dernier accord a été signé pour une application au 1er août
2002. »
En ce qui
concerne le personnel navigant commercial (hôtesses et stewards),
les délégués syndicaux du Syndicat national du personnel navigant
commercial (SNPNC), ont expliqué que seule une harmonisation par
défaut avait eu lieu. En effet, les anciens salariés d'Air Liberté
se sont simplement vus appliquer les accords des anciens salariés
d'AOM, ce quinze mois après le début de la location gérance du fonds
de commerce d'Air Liberté par AOM le 1er janvier 2001. Le
1er avril 2002, les accords des anciens salariés d'AOM
ont donc été étendus au personnel issu d'Air Liberté. Un nouveau
statut unique n'a pas été créé.
L'ensemble des
témoignages recueillis s'accorde sur le fait que les tensions
sociales qui avaient marqué la vie de l'entreprise sont réapparues
dès l'automne 2001, soit quelques semaines seulement après la
reprise d'AOM-Air Liberté par M. Corbet. Le terme d'autoritaire a
été prononcé à plusieurs reprises devant la commission d'enquête
pour qualifier M. Corbet.
Les déclarations
de M. Fourier, délégué syndical CGT, attestent de l'amertume des
acteurs sociaux: « De toute façon, les relations avec l'équipe
Corbet se sont dégradées extrêmement rapidement, ne serait-ce que
par la gestion du plan social de 2001. Nous avons vu qu'il nous
faisait faire le « sale boulot ». On nous avait promis des choses
claires, c'est-à-dire du dialogue social, des négociations et cela
n'arrivait pas. Les relations se sont vraiment dégradées dès
novembre-décembre 2001. »
M. Rousselin,
président du tribunal de commerce de Créteil apporte un éclairage
intéressant, car extérieur à l'entreprise : « Les conflits se
sont apparemment vite institués entre les différents représentants
du personnel et de la direction, c'est la raison pour laquelle Me
Lafont avait été désigné comme mandataire ad hoc [dès
le 9 janvier 2002]. La situation était devenue extrêmement
difficile, d'une violence rare. Cela arrive dans les conflits
sociaux, mais là on était dans des schémas extrêmement violents, de
la part d'élus, de représentants du personnel, y compris apparemment
entre eux d'ailleurs, car nous avons été abreuvés de tracts en
tous genres. »
Me Lafont nommé
notamment pour résoudre les difficultés sociales interviendra
également en tant que conciliateur à partir du 14 novembre 2002 afin
de faire aboutir les négociations entre l'Etat, Air Lib, Holco et
IMCA, investisseur potentiel.
Les conflits ont
parfois pu dégénérer et être tranchés devant le juge. Ainsi, Air Lib
a engagé une dizaine d'actions contre des représentants syndicaux ou
des syndicats. Air Lib a demandé l'annulation des désignations de
sept personnes en qualité de délégués syndicaux et contesté la
représentativité et l'existence légale de deux syndicats. Le
tribunal d'instance de Longjumeau a, par une décision en date du
21 novembre 2002 relative à l'ensemble de ces affaires, soit déclaré
les recours irrecevables ou sans objet, soit débouté Air Lib. Ces
mises en cause ont été vécues par les personnes en question comme le
moyen de les éloigner temporairement de la vie sociale de
l'entreprise en mobilisant leurs efforts sur des procédures
judiciaires.
Le climat
régnant dans l'entreprise fin 2002 était de toute évidence
déplorable.
2.- Les luttes de pouvoir internes au Comité d'entreprise autour du
droit d'alerte
Les tensions
entre les syndicats d'Air Lib ont pu être constatées par la
commission d'enquête qui a souhaité débuter ses travaux par
l'audition des représentants de six syndicats. La situation a
longtemps été complexe du fait de l'histoire de la société. Des
représentants de chacune des entités agglomérées au fil du temps
étaient élus, ce qui ne facilitait certainement pas les débats. En
outre, et c'est une caractéristique des entreprises de transport
aérien, les trois catégories de personnel (personnel au sol,
personnel navigant technique et personnel navigant commercial)
devaient être représentées. Le syndicat majoritaire au sein du
comité d'entreprise depuis le 25 juin 2002 est la CFDT. Le
secrétaire du comité d'entreprise, M. Monnin, avait, dès la reprise,
affiché son soutien envers les projets de M. Corbet. Son syndicat
demeure aujourd'hui le moins sévère dans son appréciation des
actions menées par le dirigeant d'Holco.
Air Lib a été
condamnée, sous astreinte, le 9 juillet 2002, à communiquer à
l'expert comptable mandaté par le comité d'entreprise dans le cadre
de la procédure d'alerte le 29 avril 2002 les pièces comptables
nécessaires à l'exercice de sa mission. L'astreinte a été liquidée
le 2 décembre 2002.
Peu avant la
liquidation de l'astreinte, soit le 25 novembre 2002, M. Bonan était
démis de ses fonctions par le nouveau comité d'entreprise et aucun
expert-comptable ne l'a ensuite remplacé. Les difficultés à
retrouver un expert-comptable prêt à prendre la relève d'un collègue
évincé ont été évoquées. Quoi qu'il en soit, la procédure d'alerte
n'a jamais pu aller à son terme.
La CFDT a laissé
s'éteindre la procédure mise en
œuvre par
une majorité différente. Ce syndicat n'avait d'ailleurs, dès
l'origine, pas approuvé la mise en
œuvre de
la procédure de droit d'alerte.
Ces éléments
témoignent de la dureté des conflits au sein de cette entreprise
minée par des luttes catégorielle et de l'échec patent de
Jean-Charles Corbet dans sa mission d'apaisement social revendiquée
devant le tribunal de commerce de Créteil comme préalable à tout
redressement de la compagnie.
Suite du rapport
N° 0906 -
Rapport de la commission d'enquête
sur les causes
économiques et financières de la disparitition
d'Air
Lib (MM. Patrick Ollier etCharles de Courson) (tome I)
1 N° 684.
2 En application
de l'accord salaires contre actions, M. Corbet a acheté des actions
d'Air France à raison de 40.000 francs par mois. Il a été interrogé
sur ce point au cours de son audition du 27 mai.
3 Rapport n° 654
de M. de Courson, fait au nom de la Commission des finances, de
l'économie générale et du plan, sur le projet de loi relatif aux
entreprises de transport aérien et notamment à la société Air
France, page 49.
4 Article L. 144-1
du code de commerce.
5 Elle-même
détenue à 100 % par LUK FIDEI, société de droit américain, détenue
à 100 % par Leucadia National Corp, société d'investissement
cotée à la bourse de New York.
6 Le CSAM
expertise, parallèlement à la procédure judiciaire, les dossiers de
reprise des compagnies aériennes. L'avis du CSAM est requis pour
s'assurer de la recevabilité des plans au regard de la
réglementation aérienne. Les avis sont transmis au ministre puis au
tribunal de commerce.
7 Loi n° 85-98 du
25 janvier 1985 relative au redressement et à la liquidation
judiciaires des entreprises.
8 L'article
L.620-1 du code de commerce (titre II du Livre VI intitulé « Des
difficultés des entreprises ») dispose en son premier alinéa:
« Il est institué une procédure de redressement judiciaire destinée
à permettre la sauvegarde de l'entreprise, le maintien de l'activité
et de l'emploi et l'apurement du passif. »
9 D'après
l'article 4 du règlement (CEE) n° 2407/92 du 23 juillet 1992, un
Etat ne délivre de licence d'exploitation à une entreprise que si
elle est détenue et continue à être détenue, soit directement, soit
par participation majoritaire, par des Etats membres et/ou des
ressortissants d'Etats membres. Elle doit à tout moment être
effectivement contrôlée par ces Etats ou ces ressortissants.
10 Récapitulatif
et améliorations de l'offre présentée par la société Holco en vue de
l'audience du 26 juillet 2001, page 16.
11 Récapitulatif
et améliorations de l'offre présentée par la société Holco en vue de
l'audience du 26 juillet 2001, page 17.
12 Secaphi-Alpha,
Air Lib. Projet de rapport sur la situation de l'entreprise pour
l'exercice clos le 31 mars 2002 et au 30 septembre 2002, page
81.
13 Dans le cadre
d'un plan de cession suite à un dépôt de bilan, l'un des objectifs
du plan de cession est l'apurement du passif. C'est le prix de
cession, fixé souverainement par le tribunal (dans les limites de la
proposition faite par le repreneur), qui permet de payer les
créanciers. Dans le cas d'AOM-Air Liberté, le prix de cession avait
été fixé à trois francs. Le repreneur n'a pas ensuite, en règle
générale, à prendre en charge le passif de l'entreprise, sauf
volonté contraire de sa part. A titre dérogatoire, seules les
sûretés immobilières ou mobilières qui garantissent le remboursement
d'un crédit qui a permis de financer l'acquisition d'un bien inclus
dans le plan de cession bénéficient d'un régime favorable : le
repreneur doit en effet assurer le remboursement des échéances dues
à compter de la reprise. Le repreneur ne peut échapper à cette
charge qu'avec l'accord des créanciers concernés.
14 Contrairement
à ses engagements, à la date d'adoption du présent rapport,
M. Corbet n'a communiqué aucun des documents promis lors de son
audition.
15
Secaphi-Alpha, Air Lib. Projet de rapport sur la situation
de l'entreprise pour l'exercice clos le 31/03/2002 et au 30/09/2002,
page 21.
16 KPMG
Consulting France, Audit des conditions d'exploitation des
différents réseaux d'une compagnie aérienne, 15 juillet 2002,
page 74.
17 Idem, page
78.
18 Idem, page
80.
19
Secaphi-Alpha, Air Lib. Projet de rapport sur la situation
de l'entreprise pour l'exercice clos le 31/03/2002 et au 30/09/2002,
page 24.
20 Idem, page23.
21 Idem, page
28.
22 Idem, page
28.
23 KPMG
Consulting France, Audit des conditions d'exploitation des
différents réseaux d'une compagnie aérienne, 15 juillet 2002,
page116.
24 Récapitulatif
et améliorations de l'offre présentée par la société Holco en vue de
l'audience du 26 juillet 2001, page 12.
25 Récapitulatif
et améliorations de l'offre présentée par la société Holco en vue de
l'audience du 26 juillet 2001, page 20 |