VIE DES AFFAIRES

LES VICES FONDAMENTAUX DU CONTRAT DE CONSTRUCTION


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DOSSIER EUROTUNNEL

Le premier problème est qu'il n'existait pas de maître d'ouvrage, c'est-à-dire de client, face au constructeurs" André Bénard, co-Président, Eurotunnel (La Tribune 18/6/93)

The project was "assembled round a hole like a Polo mint...[there was] no client driving it forward with a vision of what the operator needed to have" Sir Alastair Morton, Co­chairman, Eurotunnel (Financial Times 19/9/95).

France Manche/Channel Tunnel Groupe qui est le maître d'ouvrage est détenu à 70% par dix entreprises de travaux publics et à 30% par cinq banques.

Transmanche Link (TLM) formé sous forme de GIE entre une société française et une société anglais, réunit les dix entreprises de travaux publics

Le contrat est passé "en quelque sort de gré à gré et non après une mise en compétition des entreprises par un appel d'offres" (Lemoine 1994 p 119)

En octobre 1986 Eurotunnel s’émancipe des constructeurs quant à son actionnariat, mais Eurotunnel restera liée avec eux par le contrat signé le 13 août 1986 

"les nouveaux actionnaires soupçonnant des entreprises d'avoir signé avec elles-mêmes lorsqu'elles étaient majoritaires un contrat léonin et les entreprises estimant être en bon foi et avoir pris les risques et des engagements précis dès le début, notamment auprès des gouvernements" (Tabouis 1988 p 62).

There is, I believe, a fundamental error in the nature of the construction contract which led to lack of trust on both sides. Colin Stannard, former Managing Director of Eurotunnel (Stannard 1990)

Un contrat sans transparence

Le marché relatif à la construction du tunnel a été considéré comme un marché privé, en invoquant l'aspect privé du financement. 

Il a été considéré que, faute des exigences de transparence d'un marché public, le contenu pouvait être gardé secret.

Ce caractère occulte est en complète complète contradiction avec les exigences de transparence et d'information résultant de l'appel public à l'épargne qui a été effectué, avec près de 800. 000 actionnaires individuels dont l'épargne a été mobilisée.

Un contrat avec soi même

Le défaut de transparence était d'autant plus critiquable que le contrat de construction a été marqué par une ambiguïté originelle, soulignée dès cette époque, et qui a pesé lourd dans les dérapages survenus dans son exécution.

Le contrat était en fait un contrat avec soi-même. Le contrat est passé de gré à gré, sans mise en concurrence, entre d'une part les dix entreprises qui étaient présentes dans le pool fondateur et qui s'étaient réservés la construction, et d'autre part elles mêmes.

  L'actionnariat d'Eurotunnel était constitué par les entreprises lauréates de l'appel à projet, c'est à dire les entreprises qui se sont réservés la construction. Les 30% restant sont détenus par les banques partenaires de ces entreprises.  L'indépendance organique d'Eurotunnel n'était même pas encore affirmée au moment de la passation du contrat avec les constructeurs.

Un contrat sans risque pour les constructeurs

Les banques écarteront ensuite du projet les constructeurs, créant une aigreur qui affectera le climat et par ailleurs enlevant la participation qui aurait pu équilibrer les risques des conditions de conclusion du contrat en associant les constructeurs à la réussite financière du projet. Le contrat sera modifié à six reprises mais restera chargé de ce vice originel fondamental;

Un démarrage des travaux sans projet défini

La construction débutera rapidement, sans que mêmes les études préalables aient été faites , celles-ci n'ayant pas été requises dans le cadre du concours précipité.

Il était particulièrement imprudent pour le concessionnaire de démarrer le projet en l'état d'absence de définition du projet. Les retards de construction, les coûts de modification des équipements commandés alors que les normes n'étaient pas définies, ont été amplifiés dans leurs conséquences financière par le cours des intérêts. Le devis initial était par ailleurs manifestement sous-évalué pour s'assurer le choix. 

Les  dérives  des coûts

Le contrat se prétend un contrat "clé en main" et à coût forfaitaire ("lump sum") , ce qui était d'ailleurs nécessaire pour un montage qui se voulait un montage de financement de projet. En fait il s'agit d'un contrat où prédomine l'aspect "design and build". 

En l'occurrence les travaux étaient en fait répartis en quatre catégories

- des travaux en dépenses controlées  concernant les tunnels et leurs revêtements. Le forage des tunnels était inclus dans ces dépenses, cecipour couvrir les constructeurs, alors que de nombreux forages avaient été effectués. 

Ces marchés étaient donc rémunérés sur la base des dépenses réelles des constructeurs, sous contrôle de l'ingénieur (mais donc sans forfait) majorées d'une pourcentage de 16,60% pour frais généraux et bénéfices. TML ne prenait en charge que 3% des dépassements et ceci dans une limite fixée. 

Le prix objectif était de 13,29 milliards en novembre 1987, ce qui devait représenter 50% du montant du contrat de construction. Il atteindra plus de 21 milliards de francs en francs constant.

- des travaux à forfait concernant les équipements fixes des tunnels et des terminaux. Ces marchés portaient respectivement sur des sommes de 6,88 et de 4,88 milliards de francs en 1987. Ces sommes deviendront respectivement 12 milliards et 6 milliards.

- des marchés de fournitures  concernant le matériel roulant : locomotives, wagons, navettes. Ils étaient estimés à un montant de 2,45 milliards mais étaient facturés au prix du marché, TML percevant une commission de 11,5% sur les montants (cost plus basis) . Le coût s'est élevé à plus de 7 milliards.

- des marchés de prestations de services concernant les essais et la réception des matériels de transport.

Le glissement des coûts puis leur dérive  était prévisible, comme le dérapage du calendrier

Le dérapage du calendrier

Les constructeurs avaient des obligations de délai, avec une date limite initiale fixée au 15 mai 1993 correspondant à la date d'ouverture fixée contractuellement. Le non-respect des délais entraînait la suppression de primes pour les constructeurs, puis l'application de pénalités contractuelles; Le montant de ces pénalités était de 3.540.000F par jour pendant les six premiers mois, puis de 5.360.000F jusqu'à concurrence de 1.650MF. Ce montant était plus une limitation de responsabilité qu'une pénalité appropriée. Les pénalités étaient bien inférieures aux dérives des coûts puisque chaque mois de retard se chiffrait en une perte de l'ordre de 500 à 600 millions de francs. Il n'y avait aucune assurance de fin de travaux de type "performance bond".

Des conditions propices aux rallonges

Le contrat était établi sur la base des conditions FICI reconnues pour permettre facilement les suppléments de prix ainsi que les allongements de délais et considérées comme favorisant les entrepreneurs par rapport au maître d'ouvrage. Certains des constructeurs étaient connus comme des spécialistes de l'obtention de rallonges;

Par ailleurs l'essence des conditions FIDIC était affectée par le fait que le projet impliquait non seulement la construction mais aussi la conception du génie civil et du système de transport.

 

 

 

 

 

 

 

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